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Une théologie du pouvoir : don divin, risque humain



Cet article est un résumé analytique du rapport A Theology of Power, publié en 2026 par Madeleine Pennington et Paul Bickley (Theos Think Tank / Christian Aid).


Dans un monde secoué par la montée des leaders autoritaires, les scandales institutionnels et une défiance généralisée envers les élites, la question du pouvoir s'impose avec une urgence renouvelée. C'est dans ce contexte que Madeleine Pennington et Paul Bickley, chercheurs au think tank britannique Theos, en partenariat avec Christian Aid, publient A Theology of Power — un rapport qui propose de relire la Bible pour en extraire une vision cohérente et nuancée du pouvoir.


Le piège de la méfiance systématique


Le rapport part d'un constat : beaucoup d'entre nous ont développé ce que les auteurs appellent un « herméneutique du soupçon » face au pouvoir. Les scandales d'abus cléricaux, les dérives du capitalisme de Big Tech, le colonialisme, les violences institutionnelles — tout cela a forgé un réflexe de rejet du pouvoir en tant que tel. Pourtant, Pennington et Bickley avertissent : fuir le pouvoir n'est pas toujours une vertu. Refuser d'exercer une responsabilité, ignorer les appels à la justice, laisser les plus vulnérables sans protection — cela aussi est destructeur. Le problème n'est donc pas le pouvoir lui-même, mais son usage.


La Bible et le pouvoir : une histoire de don et de rébellion


Le cœur du rapport est une lecture narrative de l'ensemble biblique. Les auteurs identifient plusieurs thèmes fondamentaux qui traversent les Écritures de la Genèse à l'Apocalypse.


Le pouvoir comme acte créateur. Dès le premier chapitre de la Genèse, Dieu crée par la parole — c'est un acte de pouvoir pur, non coercitif. Le pouvoir originel est donc créatif, non destructif. Comme l'exprime le théologien Andy Crouch, cité dans le rapport : la coercition n'est pas la forme profonde du pouvoir ; la création l'est.


Le pouvoir comme don délégué. Dieu ne garde pas le pouvoir pour lui seul. Il le confie à l'humanité — « image de Dieu » appelée à régner sur la création (Genèse 1.26) — mais aussi à des êtres célestes, évoqués sous les noms de « conseil divin » ou « fils de Dieu ». Le pouvoir est donc fondamentalement relationnel et partagé.


La rébellion et ses conséquences. De la désobéissance d'Adam et Ève à la Tour de Babel, les premiers chapitres de la Genèse dressent un tableau récurrent : le pouvoir délégué est rapidement détourné, les limites franchies, et l'autorité divine usurpée. Ce schéma se répète à travers toute l'histoire biblique.


La dispersion du pouvoir comme norme. Le rapport note une tendance significative dans les Écritures hébraïques : le pouvoir concentré est dangereux. Moïse accepte les conseils de Jéthro pour distribuer la justice. Samuel résiste à l'institution de la monarchie, avertissant que la concentration du pouvoir mènera à l'oppression. Les rois restent responsables devant les prophètes. Il existe dans l'Ancien Testament une préférence pour un pouvoir dispersé et accountable.


Le Nouveau Testament : le paradoxe du pouvoir en Christ


Le rapport consacre une large part à l'analyse du vocabulaire grec du pouvoir dans le Nouveau Testament. Quatre termes principaux sont distingués :


Dunamis (δύναμις) : capacité divine, énergie miraculeuse, présente 120 fois.

Exousia (ἐξουσία) : autorité juridique et spirituelle, présente 104 fois.

Kratos (κράτος) : puissance physique, force dominatrice.

Ischys (ἰσχύς) : vigueur, force concrète — le mot employé lorsqu'on nous demande d'aimer Dieu « de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre force ».


Dans la grande majorité des cas, ces termes décrivent une réalité spirituelle qui fait irruption dans le monde humain — pas une domination institutionnelle, mais une puissance venue d'ailleurs, qui bouleverse les structures habituelles du pouvoir.


Le paradoxe central : la puissance dans la faiblesse. La figure du Christ constitue le renversement le plus radical de toute théologie du pouvoir. Lui qui possède toute autorité choisit le dépouillement (kenosis) : il naît dans une étable, sert ses disciples, se laisse arrêter en silence, meurt d'une mort d'esclave. Paul en tire la formule paradoxale : « Quand je suis faible, c'est alors que je suis fort » (2 Corinthiens 12.10). La victoire de Dieu s'accomplit précisément dans ce qui ressemble à une défaite.


Le Magnificat comme programme politique. Les auteurs s'arrêtent sur le chant de Marie (Luc 1.51-52) — « Il a renversé les puissants de leurs trônes et élevé les humbles » — comme expression d'un rééquilibrage des dynamiques de pouvoir, non d'une simple destruction des puissants.


Les « Puissances » : institutions, structures et forces spirituelles


Le rapport aborde avec soin la question paulinienne des « Puissances » (archais, exousiais, kyriotētes, thronoi) — ces entités que l'apôtre mentionne en Colossiens 1.16, Éphésiens 3.10 et ailleurs. Sont-elles des forces spirituelles personnelles ? Des structures institutionnelles ? Les deux à la fois ?


Pennington et Bickley exposent l'approche influente du théologien Walter Wink, qui voit dans les Puissances « l'aspect intérieur de toute manifestation de pouvoir » — la spiritualité d'une institution, son essence invisible. Lorsqu'une institution se place au-dessus des fins de Dieu, elle devient « démoniaque ». Cette lecture permet de nommer le mal diffus des systèmes injustes sans réduire le problème à des individus malveillants.


Mais les auteurs nuancent : Wink tend à démythologiser au point de nier que Paul envisageait de réels agents spirituels en conflit avec le Christ. Or, pour Paul, la croix n'est pas seulement le lieu de la réconciliation humaine — c'est aussi le lieu où les Puissances sont démasquées et vaincues (Colossiens 2.15). Vaincues, mais pas détruites : appelées à la réconciliation.


Implications pratiques : s'engager avec le pouvoir


La dernière partie du rapport s'appuie sur les paraboles et récits du Nouveau Testament pour dégager des orientations concrètes :


Le pouvoir est légitime et nécessaire. Paul encourage la soumission aux autorités (Romains 13.1), et Jésus lui-même reconnaît à César son droit (Marc 12.17). Les institutions, les hiérarchies, le leadership — tout cela peut être sain et bon.


Mais quatre mises en garde s'imposent :


1. Toute puissance vient de Dieu. Reconnaître cette dépendance n'est pas une posture humble en option — c'est une vérité structurelle. Jésus détourne lui-même les éloges en direction du Père.

2. Les institutions et individus sont toujours vulnérables à la corruption. « Jésus est Seigneur » est une affirmation politique : aucun pouvoir humain n'est absolu. L'Église doit exercer une vigilance constante.

3. Le dépouillement de soi est une pratique, pas seulement un principe. « Celui qui voudra être le premier parmi vous sera le serviteur de tous » (Marc 9.35). La grandeur évangélique se mesure à la disponibilité au service.

4. La petitesse peut être puissante. Les paraboles du grain de sénevé, du levain, de la veuve persistante : le Royaume avance souvent de façon imperceptible, accumulant une force transformatrice à travers la fidélité dans la durée plutôt que par l'éclat du pouvoir immédiat.


Conclusion : ni naïveté ni cynisme


Le rapport se conclut sur un double appel. D'abord, rejeter le « herméneutique du soupçon » systématique — non pour nier les abus, mais parce que le pouvoir, correctement exercé, est indispensable à la vie humaine et à la justice. Ensuite, reconnaître que nous, lecteurs du monde occidental ou développé, occupons une position de pouvoir considérable par rapport aux premiers chrétiens. La réponse n'est donc pas de « céder » ce pouvoir par culpabilité, mais de le manier — avec justice, humilité, et la conscience que tout pouvoir sera jugé à l'aune de la croix et de la résurrection.


« Le message n'est pas : "le pouvoir est mauvais". Le message est : "le pouvoir est donné dans un but précis, et il sera jugé." » — Pennington & Bickley


Pour aller plus loin


Lire le rapport complet sur le site de Theos Think Tank : https://www.theosthinktank.co.uk/research/2026/01/29/power-in-the-new-testament


Madeleine Pennington est directrice de la recherche à Theos et docteure en théologie de l'Université d'Oxford. Paul Bickley est chercheur indépendant, ancien responsable de l'engagement politique à Theos, et pasteur de Trinity Vineyard Church à Londres.


 
 
 

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