Mercy Amba Oduyoye, ou la théologie comme acte de justice
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Dans l'histoire récente de la théologie africaine, certaines personnalités comptent moins par l'édification d'un système doctrinal clos que par un déplacement durable des conditions de possibilité du discours théologique : qui parle, depuis quel lieu social, avec quelles méthodes, et au service de quels corps. Mercy Amba Oduyoye (née en 1934), théologienne méthodiste ghanéenne, relève de cette catégorie. Elle est fréquemment reconnue comme une figure majeure, non seulement pour ses écrits, mais parce qu'elle a contribué à institutionnaliser un espace panafricain où les femmes deviennent sujets de la production théologique.
Cet article propose un portrait historico-théologique d'Oduyoye en mettant l'accent sur son apport éthico-théologique : comment elle articule l'Évangile, la culture, la communauté et le corps, et comment elle place l'Église face à une exigence de responsabilité publique. Une théologie, dira-t-on en guise de thèse inaugurale, ne vaut pas seulement par ce qu'elle affirme, mais par les pratiques qu'elle rend possibles ou impossibles.
I. REPÈRES DE TRAJECTOIRE
Une théologienne au croisement de l'académique et de l'œcuménique
Toute lecture d'Oduyoye gagne à être située dans un double horizon : celui des mutations de la théologie africaine au XXᵉ siècle (décolonisation, recompositions ecclésiales, débats sur l'inculturation) et celui d'un mouvement œcuménique où la question de la justice, y compris la justice de genre, devient un critère de crédibilité ecclésiale.
Née au Ghana d'un père méthodiste et d'une mère anang, elle grandit au carrefour de traditions chrétiennes et d'héritages culturels yoruba et akan. Cette double appartenance, loin d'être une tension à résoudre, devient le sol nourricier d'une théologie qui ne s'excuse pas d'être africaine, ni d'être féministe, ni d'être chrétienne, mais qui interroge, avec une rigueur tranquille, ce que ces mots signifient lorsque c'est une femme africaine qui les prononce.
Il serait méthodologiquement hasardeux de réduire cette trajectoire à un simple « parcours d'honneur ». Ce qui importe théologiquement, c'est la manière dont cette position académique et œcuménique lui permet d'observer un paradoxe : l'Église se proclame universelle, mais elle reproduit parfois, dans ses structures, ses langages et ses pratiques, des hiérarchies qui rendent certaines expériences invisibles. La théologie, dès lors, ne peut pas être traitée comme un discours neutre : elle participe d'un ordre symbolique et institutionnel, et doit rendre compte de ses effets.
II. UN ÉVÉNEMENT THÉOLOGIQUE
1989 : le Circle comme infrastructure de savoir et option herméneutique
Le geste le plus décisif d'Oduyoye n'est peut-être pas un concept, mais une institution : la convocation de 1989 qui donne naissance au Circle of Concerned African Women Theologians. Cet événement mérite d'être lu comme un acte théologique au sens fort.1
Il ne s'agit pas uniquement d'un réseau de soutien : c'est une infrastructure de production de savoir. En documentant les débuts via les proceedings Talitha, qumi ! (1990), on voit apparaître une méthode : partir des réalités vécues (famille, polygamie, rôles ecclésiaux, clôtures culturelles), interroger les logiques religieuses qui les accompagnent, et écrire pour transformer les conditions du discernement ecclésial.2
« Lorsque nous préparions la rencontre de 1989, nous voulions clairement : rechercher, écrire, publier. » Mercy Amba Oduyoye (traduction libre)
Deux traits structurent ce geste fondateur:
La contestation d'un canon androcentré
Avant le Circle, la théologie africaine dans ses grandes formes connues sous les noms d'inculturation, de libération ou de reconstruction, était produite en très grande majorité par des hommes. Les femmes étaient présentes comme figures symboliques, comme objets d'étude, comme membres du « peuple » dont on parlait. Elles n'étaient que rarement les sujets produisant le discours. Oduyoye déplace cette ligne de fond en répondant à un déficit de justice épistémique : certaines expériences féminines, africaines et ecclésiales n'étaient pas reconnues comme lieux légitimes de production théologique.3
La légitimation d'une théologie narrative et contextuelle
Le Circle implique une option méthodologique : la théologie doit être attentive aux lieux concrets où la foi se vit et se contredit. Loin d'opposer « spiritualité » et « social », le quotidien devient un laboratoire de discernement ecclésial. Proverbes, mythes, récits et pratiques sont mobilisés, non pour sacraliser la culture, mais pour la soumettre à une herméneutique critique.4
III. LA MÉTHODE
Contextualité, critique de la culture et discernement biblique
L'une des portes d'entrée les plus pédagogiques dans la pensée d'Oduyoye est Introducing African Women's Theology (2001). Sa structure même indique l'ampleur du projet : contextes de vie, doctrine de Dieu, christologie, anthropologie religieuse, ecclésiologie, hospitalité et spiritualité, corps et eschatologie. Autrement dit, Oduyoye ne se contente pas d'ajouter un chapitre sur les femmes à un discours préexistant : elle réarticule les grands lieux théologiques depuis des conditions africaines concrètes.5 La littérature secondaire, et notamment l'article de Kwok Pui-lan (2004), propose un cadrage utile : l'apport d'Oduyoye se comprend dans une tension féconde entre inculturation et libération. La culture est une ressource théologique, mais elle doit être critiquée lorsque ses récits naturalisent la domination.6
Clé de méthode : Chez Oduyoye, la culture n'est ni un ennemi à abattre ni une norme sacrée à préserver. Elle est un lieu théologique ambivalent, porteur de ressources (solidarité, hospitalité, sens du lien) et de dynamiques d'oppression que la théologie doit discerner avec lucidité et humilité.
Cette méthode peut être formulée en trois thèses solidaires.
1. La contextualité n'est pas un relativisme : c'est une exigence de vérité. Une théologie qui ignore les corps et les structures concrètes risque d'être un langage sans prise sur la vie.
2. La culture est ambivalente : elle peut soutenir des valeurs de solidarité et d'hospitalité, mais aussi transmettre des hiérarchies de genre que le discernement théologique doit nommer.
3. L'Écriture ne doit pas être confondue avec une culture dominante : le discernement biblique doit pouvoir contester autant le patriarcat local que l'ethnocentrisme importé.
IV. UNE CRITIQUE ÉTHICO-THÉOLOGIQUE
Daughters of Anowa : patriarcat, récits et grammaire symbolique
Le second pilier du portrait est Daughters of Anowa : African Women and Patriarchy (1995). Anowa est une figure mythique akan, une femme qui refuse le destin assigné, qui marche vers sa propre vérité, qui paie ce choix de sa vie. Oduyoye fait de ce mythe un miroir théologique : les femmes africaines portent une dignité que ni le patriarcat culturel ni les structures ecclésiales ne sauraient effacer sans commettre une violence contre l'image même de Dieu.7 L'intérêt théologique de cette démarche tient à ce qu'elle traite le patriarcat non seulement comme un problème sociologique, mais comme une grammaire symbolique : récits, images, rites, attentes morales. La domination se transmet par des formes de parole et des imaginaires, et la théologie doit les rendre visibles. D'où une thèse éthico-théologique forte : l'Église doit répondre de ses alliances implicites avec les structures patriarcales. Ce n'est pas seulement une question de rôles des femmes ; c'est une question de fidélité à l'Évangile lorsque la religion sert de couverture morale à l'injustice.8
V. L'APPORT ÉTHIQUE
Hospitalité, household of God, corps et vulnérabilité
Si l'on devait résumer l'originalité d'Oduyoye en une phrase, on pourrait dire : la vérité théologique se vérifie dans les pratiques qui font vivre. Cette thèse se déploie à travers trois thèmes solidaires.
Hospitalité : vertu sociale et critère ecclésial
Une ligne de réception importante souligne le rôle de l'hospitalité chez Oduyoye : à la fois valeur africaine significative et thème biblique. Théologiquement, l'hospitalité n'est pas une simple qualité relationnelle ; elle devient un critère ecclésial. Qui est accueilli ? Qui est protégé ? Qui a droit à la parole ? Qui est tenu au silence au nom de la paix communautaire ? Une Église qui exclut, qui hiérarchise, qui laisse des membres sans voix ou sans soin, manque à sa vocation la plus fondamentale.
Mais la force d'Oduyoye est de tenir ensemble hospitalité et critique : l'hospitalité ne doit pas être invoquée pour maintenir la paix au prix du silence, ni pour exiger des femmes qu'elles portent seules le poids de la cohésion sociale. La communauté n'est pas un absolu : elle est un bien, à condition d'être justifiée par une justice qui protège la vie.
« Household of God » : une ecclésiologie vérifiée dans les pratiques
Le motif de la « maison » (oikos) est un ressort puissant dans la théologie africaine des femmes. L'Église se comprend comme maison de Dieu non pour sacraliser la domesticité, mais pour interroger la distribution du pouvoir, de la sécurité et de la dignité.9 L'éthique n'est pas secondaire ici : elle définit la crédibilité de l'ecclésiologie. La vérité de l'Église se mesure à ce qu'elle fait des vulnérables, des femmes, des malades, des étrangers.
Corps et vulnérabilité : une théologie non désincarnée
La présence, dans la structuration d'Introducing African Women's Theology, de thèmes explicitement liés au corps et à la vie jusqu'aux questions eschatologiques signale une option décidée : la théologie ne peut pas se contenter d'un discours spirituel déconnecté des réalités de santé, de violence, de stigmatisation ou de pauvreté. Dans cette perspective, la mobilisation de la pensée d'Oduyoye dans les débats sur le VIH/Sida en Afrique n'est pas étrangère à sa logique interne : une Église qui moralise à distance plutôt que de développer une pastorale de solidarité trahit son propre Évangile.10
VI. LA RÉCEPTION
Reconnaissances institutionnelles, discussions et zones de tension
La place d'Oduyoye dans le panorama théologique mondial est aujourd'hui solidement établie. Elle est fréquemment désignée comme la « mère de la théologie africaine des femmes », formule qui dit quelque chose de vrai et quelque chose de problématique à la fois : elle reconnaît une fondation, mais elle risque de sanctifier une figure au détriment d'un mouvement collectif. Oduyoye elle-même insisterait probablement sur le « nous » plus que sur le « je ».
Sur le plan institutionnel, les reconnaissances sont nombreuses. L'Université de Bâle, l'Université Yale (2008) et l'Université de l'État libre (Faculté de théologie) lui ont décerné des doctorats honoris causa, marquant une triple reconnaissance : œcuménique, nord-atlantique et africaine. Ces distinctions signalent que la théologie qu'elle pratique n'est plus regardée comme un travail régional ou mineur, mais comme une contribution au patrimoine théologique universel.11
Trois lignes de discussion méritent une attention particulière.
Le risque d'homogénéisation. Parler de « femmes africaines » peut invisibiliser des différences réelles : classes, régions, confessions, situations maritales, expériences urbaines et rurales. Plusieurs travaux récents insistent sur la nécessité d'intégrer ces diversités internes dans la méthode même. Ce n'est pas une réfutation de la démarche, mais une demande de précision méthodologique : comment articuler le panafricain et le particulier ?
La tension inculturation et libération. C'est une force constitutive chez Oduyoye, mais aussi un point d'équilibre délicat : comment puiser dans des ressources culturelles sans reconduire des hiérarchies de genre ? Cette tension, analysée par Kwok Pui-lan comme « constitutive » de la méthode, est l'un des chantiers ouverts de cet héritage.12
La résistance aux mutations contemporaines. Comment la vision de la communauté chez Oduyoye résiste-t-elle à l'urbanisation, à la mondialisation, aux économies précaires et aux nouvelles formes de religiosité ? Ces questions ne sont pas des objections : elles invitent à prolonger une pensée vivante plutôt qu'à la figer.
Ces discussions témoignent de la fécondité de l'œuvre. Une pensée qui ne génère pas de débats est une pensée qui ne vit plus.
CONCLUSION
Une théologie dont l'horizon est la fidélité pratique
Relire Mercy Amba Oduyoye aujourd'hui, c'est être rappelé à quelques vérités simples que la pensée théologique oublie parfois dans ses sophistications. La première : que la question « qui parle ? » est une question théologique, pas seulement sociologique. La deuxième : que la culture est un lieu de révélation et de distorsion à la fois, et que discerner entre les deux est un acte de foi autant qu'un acte critique. La troisième : qu'une Église qui n'est pas une maison d'hospitalité n'est pas encore pleinement Église.
Mercy Amba Oduyoye a contribué à refaçonner la théologie africaine sur un point décisif : la vérité de l'Évangile doit pouvoir être éprouvée dans les pratiques ecclésiales et sociales qui protègent la vie. Le Circle (1989) a rendu possible une production théologique panafricaine féminine ; Daughters of Anowa a montré comment les récits socialisent la domination ; Introducing African Women's Theology a réarticulé les grands thèmes doctrinaux depuis les expériences concrètes des femmes africaines.
En ce sens, Oduyoye ne nous donne pas seulement une théologie africaine des femmes. Elle nous donne une théologie tout court. Et c'est peut-être là sa contribution la plus radicale : rappeler que l'horizon de la théologie n'est pas la cohérence abstraite, mais la fidélité pratique, une Église capable d'hospitalité, de justice et de transformation.
NOTES
1. Kwok Pui-lan, «Mercy Amba Oduyoye and African Women's Theology,» Journal of Feminist Studies in Religion 20/1 (2004), p. 7–22. Pui-lan souligne explicitement ce déplacement du sujet théologique.
2. Julius Gathogo, «Mercy Oduyoye as the Mother of African Women's Theology,» Theologia Viatorum 34/1 (2010). L'expression «mère de la théologie africaine des femmes» est courante dans la littérature secondaire.
3. Mercy Amba Oduyoye et Musimbi Kanyoro (dir.), Talitha, qumi ! Proceedings of the Convocation of African Women Theologians (1990). Le titre est tiré de Marc 5,41 («Petite fille, lève-toi !»).
4. Rachel N. Fiedler, «The Conception of the Circle…» (2011) et le témoignage d'Oduyoye elle-même : «when we were planning the 1989 meeting, we were clear that we wanted to research, write and to publish.»
5. Mercy Amba Oduyoye, Introducing African Women's Theology (Cleveland, OH : Pilgrim Press, 2001). La structure même de l'ouvrage — couvrant les contextes, la doctrine de Dieu, la christologie, l'anthropologie, l'ecclésiologie, l'hospitalité, le corps et l'eschatologie — est déjà programmatique.
6. Kwok Pui-lan, art. cit., p. 10–15. Elle formalise ce double axe : «she does not reject African culture but subjects it to a feminist critique.»
7. Mercy Amba Oduyoye, Daughters of Anowa : African Women and Patriarchy (Maryknoll, NY : Orbis Books, 1995). Voir aussi B. G. Hoffman, recension, JSTOR (1997), qui souligne le caractère «argumentatif» de la narration et l'appel à reconsidérer la «sexist folktalk.»
8. Julius Gathogo, art. cit. L'originalité d'Oduyoye réside, selon Gathogo, dans cette articulation : l'oppression possède une grammaire symbolique et religieuse que la théologie doit exposer.
9. Introducing African Women's Theology, ch. 5 («The Household of God», p. 73–90). Le motif de l'oikos fonctionne comme critique ecclésiale pratique : une Église crédible est celle où la communauté devient lieu de justice.
10. Christina Landman, «Journeying with the Circle of Concerned African Women Theologians…» (2022), qui documente la mobilisation des catégories d'Oduyoye dans les débats pastoraux sur le VIH/Sida en Afrique australe.
11. Doctorat honoris causa, Université de Bâle (communiqué Conseil œcuménique des Églises) ; Yale University, 2008, avec un texte présentant Oduyoye comme ayant «élargi la perspective sur le sacré en rendant audibles des voix marginalisées» ; University of the Free State (Faculté de théologie).
12. Kwok Pui-lan, art. cit., p. 16–20 ; Landman, art. cit. La tension est qualifiée de «constitutive» de la méthode d'Oduyoye.
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
Oduyoye, Mercy Amba. Daughters of Anowa : African Women and Patriarchy. Maryknoll, NY : Orbis Books, 1995.
Oduyoye, Mercy Amba. Introducing African Women's Theology. Cleveland, OH : Pilgrim Press, 2001.
Oduyoye, Mercy Amba et Kanyoro, Musimbi (dir.). Talitha, qumi ! Proceedings of the Convocation of African Women Theologians (1989). 1990.
Fiedler, Rachel N. «The Conception of the Circle of Concerned African Women Theologians.» 2011.
Gathogo, Julius. «Mercy Oduyoye as the Mother of African Women's Theology.» Theologia Viatorum 34/1 (2010).
Hoffman, B. G. Recension de Daughters of Anowa. JSTOR, 1997.
Kwok Pui-lan. «Mercy Amba Oduyoye and African Women's Theology.» Journal of Feminist Studies in Religion 20/1 (2004), p. 7–22.
Landman, Christina. «Journeying with the Circle of Concerned African Women Theologians…» 2022.



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