L'Église comme moule de citoyenneté et acteur géopolitique en Afrique subsaharienne
- Dr. Luc Elomon

- il y a 6 heures
- 29 min de lecture

Résumé
Dans une Afrique en pleine crise mais avec un futur potentiellement radieux basé sur sa démographie majoritairement constituée de jeunes diplômés et compétents dans divers domaines, ses matières premières, et surtout avantagée par les possibilités que lui offrent les bouleversements géopolitiques depuis la décennie 2010, l'Église africaine subsaharienne, particulièrement évangélique, se voit offrir une opportunité d'entrer de manière honorable dans l'histoire de notre continent.
Le message de Jésus de Nazareth, loin d'être un tranquillisant ou une puissance de désengagement citoyen prêché par l'Église – en dépit des nombreuses insuffisances de celle-ci – retentit comme un appel citoyen. La géopolitique en Afrique subsaharienne, lorsqu'elle n'écarte pas l'Eglise du jeu en fait juste un proxy souvent contre la terre ancestrale. L'Église se voit interpeller par la tectonique géopolitique en cours depuis 2020, et les nouveaux acteurs parfois inattendus de la scène internationale. L'Église de Christ en Afrique noire se doit de prendre sa place dans ce contexte, et assumer sa mission d'éducation citoyenne ainsi que sa tâche d'acteur géopolitique. Les valeurs chrétiennes sont de plus en plus sollicitées et mis au-devant dans les affaires internationales, inter-États.
La gouvernance politique, la gestion du capital humain et de ressources naturelles nationales sont axées sur des valeurs chrétiennes, malgré le postmodernisme et le transhumanisme ambiants. Certaines grandes puissances à défaut d'être ouvertement chrétiennes adoptent néanmoins les valeurs de l'Église, afin de briser les vagues houleuses de la déshumanisation et de la chosification de l'humain.
Face à la pop culture et devant la nécessité de défendre les valeurs traditionnelles de la famille et de la bonne gouvernance, l'Église subsaharienne se voit accorder une occasion d'innover la réalité ecclésiale dans la perspective du mode 4 de production des connaissances, en vue d'accompagner les dirigeants nationaux et autres acteurs socio-économiques pour le vivre bien en attendant le retour du Seigneur. L'innovation ecclésiale relative à la production de connaissances nécessitera la mise en place de méthodologies transdisciplinaires pour l'engagement des parties prenantes, la co-création et la co-production des connaissances idoines afin de faire réellement de l'Église de cette partie du Continent un moule citoyen et un acteur géopolitique actif. L'Église n'est Église qu'au sein de sa communauté d'hommes et de femmes vivant leurs réalités complexes, existentielles, ici citoyenne et géopolitique.
Introduction
« L'Église comme moule de citoyenneté et acteur géopolitique en Afrique subsaharienne » est un sujet qui pose des questions et interpelle la quintessence même de ce que signifie être dans un contexte de relations internationales et de géopolitique très agressive. L'histoire de l'Église en Afrique subsaharienne est mêlée à celle des guerres de religions en Europe. Elle est aussi celle du complexe militaro-mercantile relié par la mission. La responsabilité des missionnaires dans les plaies de l'Afrique ainsi que la collusion entre mission, marchand et militaire ne saurait ni être minimisée ou déniée.
L'Église dans cette partie de l'Afrique a la responsabilité de considérer son appel à la citoyenneté et son rôle d'acteur géopolitique. Mais qu'est-ce l'Eglise ? Quelles sont ses origines ? Commence-t-elle à partir de la déclaration de Christ à Pierre (Mt 16.16-18) ? Y a-t-il un quelconque rapport entre l'Église de Jésus-Christ, singulièrement celle de l'Afrique au sud du Sahara avec la formation citoyenne et la géopolitique ? La Bible fournit-elle des pistes et une théologie qui lui donne mandat pour investir ces champs ?
Il est impossible de ne pas constater depuis au moins trente (30) ans l'implication des religions dans les affaires internationales, en particulier l'Église des ailleurs notamment. L'Eglise au sud du Sahara peut-elle entreprendre cette démarche et rechercher une présence sur l'échiquier international dans les affaires qui touchent ses terres ?
Comment la prédication de la Croix – (1Co 1.17-18) – peut-elle servir la mère patrie et aux plans sociopolitique et économique ? L'appel et le message de la Croix sont responsabilisants ailleurs. Mais quelle ecclésiologie pour y parvenir sans perdre son âme ? Nous examinerons l'engagement civique et le message géopolitique véhiculé par le retour de Jésus-Christ. Le renoncement à l'ancienne vie pécheresse et le dépouillement des œuvres mortes, celles de la chair notamment, ne signifient ni apatridie ni déloyauté civique. Mais comment expliquer l'abandon par la majorité des membres de l'Église africaine subsaharienne des causes nationales ?
Nous examinerons les notions théologiques mal appréciées qui pourraient expliquer cet état de fait. Le « Maranatha ! » – (1 Co 16.22 ; Ap 22.20) – n'est pas une fuite de responsabilité civique dans les Églises d'Asie, d'Europe, d'Amérique... Cependant, comment expliquer le paradoxe qui est le nôtre alors que nous utilisons la même Bible, avons le même Père, le même Seigneur et Sauveur et le même Esprit ? Ce questionnement fait l'objet de ce travail.
La présente réflexion est donc à situer dans le modèle du mode 6 de production des connaissances qui se caractérise notamment par une démarche transdisciplinaire, contextualisée, socialement distribuée, orientée vers la transformation sociétale et qui implique une pluralité d'acteurs. Dans cette perspective, l'Église subsaharienne est analysée non seulement comme institution religieuse, mais aussi en tant qu'écosystème de production de savoirs citoyens, géopolitiques et communautaires capables d'influencer les dynamiques de gouvernance, de cohésion sociale et de développement territorial.
I. Des termes
1. Église : distinctions conceptuelles et opératoires
Les mots, expressions et notions précisent une pensée spécifique et aident à la clarification du sens dans un champ d'étude ou d'activité. Ils définissent également la portée de ces derniers. Les concepts bien clarifiés rendent l'aspect opératoire organisé, dynamique et efficace. Ainsi, les clarifications conceptuelles sont nécessaires dans l'agir, le produire ainsi que la mise en place de procédures qui guident les actions idoines pour l'atteinte des objectifs fixés pour réaliser le but.
Cette double démarche est indispensable dans la recherche présente dont l'Église de Jésus-Christ en Afrique subsaharienne est au nombre des acteurs géopolitiques. La nécessité d'établir les distinctions conceptuelles et opératoires entre les Églises grecque et chrétienne s'impose. Les origines conceptuelles et opératoires de l'Église de Jésus-Christ sont grecques et nécessitent un examen objectif, ce qui est par conséquent indispensable ici.
1.1. Église grecque
Le mot grec « Ekklêsia » (ἐκκλησία) traduit en français « Église » est une assemblée politico-économico-judiciaire. Elle se présente et s'impose sans détour en qualité d'institution étatique au service de la cause des citoyens. L'Ekklêsia est alors une communauté politique en quête du vivre en bonne intelligence, et concomitamment en compétition avec d'autres concurrentes, voire ennemies. Le mot a pour racine le verbe « ekkaleô », qui veut dire « convoquer », « appeler au-dehors ».
Cette Église grecque est d'abord une communion des citoyens d'Athènes et de ses territoires (l'Attique). Son habilité (ou habilitation) à siéger – c'est-à-dire sa fonction élective et délibérante – pour le « souverain bien », du grec « eudaimonía » (εὐδαιμονία), souvent traduit « bonheur » et « prospérité » enlève tout doute quant ses capacités et son pouvoir juridiques, de même qu'à ses pouvoirs politiques.
Les fonctions de l'Ekklêsia – aussi orthographiée Ecclésia – se subdivisent généralement en quatre : (1) Rôle Législatif : le vote des lois et des décrets (débats ouverts, vote à main levée) ; (2) Rôle Politique et Militaire : la prise des décisions cruciales concernant la guerre, la paix et les alliances ; (3) Rôle Électif : élit les principaux magistrats, notamment les dix stratèges qui dirigent l'armée [1] ; (4) Rôle Judiciaire et de Contrôle : le contrôle des magistrats, avec le pouvoir d'infliger l'ostracisme (bannissement d'un citoyen pour 10 ans) et de frapper d'atimie (privation des droits civiques).
L'ontologie de cette communauté exclusive de citoyens athéniens, l'Ekklêsia, a également la réputation d'être une assemblée souveraine réunissant uniquement les hommes âgés de plus 20 ans. Fondement de la démocratie grecque, l'Ecclésia est exclusive, seuls les citoyens athéniens y ont part et est caractérisée par le genre et le patriarcat.
Des fonctions de l'Ecclésia athénienne, se dégagent deux réalités significatives, voire les plus distinctives en rapport avec notre recherche. Premièrement, cette institution est un « moule citoyen » au regard de son rôle judiciaire et de contrôle des citoyens d'une part ; et de son rôle législatif qui règle la vie et la conduite des athéniens, d'autre part. Deuxièmement, l'Ekklêsia s'inscrit dans « une dynamique géopolitique » à travers son rôle politique et militaire, à savoir l'entrée en guerre, la conclusion de la paix et les alliances politico-stratégiques, économiques, etc. Cette église, le cœur de la démocratie athénienne, est un lieu de débats et fonctionne dans une certaine mesure comme un think tank de son époque – c'est-à-dire qu'elle est spécialisée dans la recherche politique – comme le souligne Luc Elomon (2015:16) :
« L'Église est donc l'assemblée des citoyens à Athènes qui vote les lois, le budget, la paix ou la guerre, l'ostracisme, tire au sort les présidents de conseil, les membres des tribunaux, les dix magistrats qui dirigent la République et élit les dix stratèges. »
Il se dégage de ce qui précède une production intellectuelle citoyenne, civique et stratégique importante des travaux de l'Église d'Athènes à cette époque. L'Ecclésia grecque a inspiré l'Ecclésia chrétienne. Ceci nous conduit à l'examen de ses rapports avec l'Église de Jésus-Christ et notre travail.
[1] Stratège (un), c'est un officier militaire supérieur ou parfois un membre du pouvoir exécutif d'une cité grecque, qu'il soit élu ou coopté.
1.2. Église de Jésus-Christ
L'Église du Galiléen est la communauté des saints (Ac 9:32 ; Ro 8:26-27) ; celle de ceux appelés hors du monde pour accomplir l'« aimer de Dieu et son prochain comme soi-même ». Cet amour de Dieu et du prochain avec qui on a des passifs douloureux de par nos ancêtres, doit être de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée et de toute sa force (Mt 22.37-39 ; Lc 10.27). Accomplir ou pratiquer cet « amour de la rupture et de la réconciliation » n'est pas possible sans l'aide du Saint-Esprit (Ro 5.5 ; 13.9-10, etc.). L'exigence de cet amour pour le prochain est un fruit plus certain que n'importe quel don spirituel de chaque personne rachetée (1 Co 13 ; 1 Jn 2.9-11). L'inclusion et l'universalité du message et des membres de l'Église de Jésus-Christ la distinguent de l'Église grecque parmi d'autres divergences entre ces deux institutions.
Cette assemblée des rachetés de tous les horizons, ethnies, cultures… est une nouveauté sociale, sociétale et philosophique (Ro 1.14 ; 1 Co 12.13 ; Ga 3.26-29 ; Col 3.11-14). C'est un Nouveau Mouvement Religieux (NMR) iconoclaste au regard des normes sociales en vigueur, déshumanisantes à plusieurs égards. Très tôt, ce mouvement du Christ nazaréen se positionnera comme une contestation de « l'ordre des choses » jusque-là tenu pour boussole et intelligence sociopolitique.
Cette contestation que dénonce les adversaires de Jésus de Nazareth n'est pas à imputer à une provocation délibérée de la part des disciples. Elle est plutôt due aux pratiques communautaires des rachetés, entre autres : l'agapè, le baptême, la Table du Seigneur (Sainte Cène), l'éthique dans l'exercice des dons spirituels et leurs impacts extra ecclésiaux (sociétaux), les nouveaux rapports homme-femme, la singularité éthique et morale…
Cette Église, véritable anomalie plurielle, désoriente les philosophes et autres penseurs de tous les bords – grecs, juifs, romains, etc. – jusqu'ici tenus pour des sages (1 Co 2.6-8). Les politiques et les leaders de mouvements nationalistes d'abord perplexes, se donneront pour mission de détruire cette Église diversement appelée : « nouvelle doctrine », « partisans de la nouvelle doctrine », « nouvelle voie » et « secte des Nazaréens » (Mc 1.27 ; Ac 9.2 ; 17.19 ; 24.5, 14 ; 28.21-22). L'ontologie de l'Église du Christ est inclusive, plaçant tous les hommes sur le même piédestal. L'ethnicisme, la xénophobie et le racisme y sont proscrits (Jn 17.20-23 ; Ep 2.11-16).
La nouveauté sociale perturbatrice en termes de philosophie sociopolitique appelée « Église de Jésus-Christ » ou « assemblée des saints », est une étrangéité et un paradoxe multidimensionnel pour les disciples eux-mêmes puis pour les gens du dehors. Selon la nouvelle doctrine toutes les cultures et les ethnies se valent et sont aimées de Dieu, mais nécessitent toutes d'être émondées par la puissance de l'Évangile. Il se vit un choc des cultures et un choc des civilisations dans cette nouvelle Église. Et la déclaration de Jésus à Pierre – « Je construirai mon Église, et les portes du séjour des morts ne l'emporteront pas sur elle. » (Mt 16.18) – revêt dans cette situation tout son sens.
De ce qui précède, je souligne que les deux Ecclésias sont des moules.
2. Le moule
Le moule désigne communément un objet creux ou une matrice rigide servant à donner une forme déterminée à une matière liquide, pâteuse ou malléable. Par élargissement du sens, je désigne par moule dans cette recherche un modèle ou un patron (outil de mesure), c'est-à-dire un programme destiné à forger, édifier ou formater l'esprit et le caractère d'un individu ou d'un groupe de personnes. L'expression très répandue « entrer dans le moule » exprime cette idée. J'entends également par moule un format de pensée et d'agir dans lequel sont façonnés des individus, groupes d'individus et institutions. On parlera alors de « moule citoyen » ou de « moule de la citoyenneté ».
3. Citoyenneté
La « citoyenneté » est un terme complexe et à risque, généralement sujet de débats, et dans certains cas, générateur de tensions voire de conflits armés. Selon son sens étymologique, la citoyenneté vient du grec ancien « politeia » (πολιτεία) avec de solides fondements dans la « polis » (πόλις), la cité. La simplification de la traduction de polis par cité en français, affaiblit l'« engagement citoyen » que véhicule ce vocable.
En effet, la polis signifie en plus de ce premier sens « cité-État », avec ses racines dans l'indo-européen commun « pel », veut dire « plein » ou « emplir ». La cité, du grec polis (πόλις / pólis) est donc entendue ici comme « cité-État », c'est-à-dire une « communauté politique et religieuse indépendante ». On retrouve le mot polis 162 fois dans la Bible (Louis Segond), entre autres : Mt 2.23 ; 11.20 ; Mc 11.19 ; Lc 7.11 ; 19.17-19 ; Jn 1.44, etc.
La citoyenneté – politeia / πολιτεία – dont je parle dans ce travail regroupe les éléments ou réalités ci-après : les droits, les devoirs et la participation à la vie politique de la cité. Cette citoyenneté n'est pas exclusivement réservée aux hommes libres nés de parents citoyens, comme dans la polis des Athéniens, et n'écarte ni les femmes, ni les esclaves et les métèques. Ce n'est pas une citoyenneté basée sur l'homogénéité et l'hermétisme ethnique, l'exclusion culturelle et sur des caractéristiques physiques (couleur de la peau, morphologie ou morpho-silhouette, etc.). L'exclusion en vigueur avec la citoyenneté athénienne est soulignée par Airton Pollini (2014:21-34) :
« Chez les anciens Grecs, les conditions d'accès à la citoyenneté paraissent bien définies : pour l'ensemble des cités grecques de l'époque classique, nous identifions communément quatre conditions essentielles, qui peuvent être considérées comme génériques. Un citoyen est nécessairement un homme, majeur, de condition libre et de filiation citoyenne. »
Il est question dans ce travail d'une citoyenneté de droits, de devoirs, d'isonomie (égalité devant la loi) et de sacrifices fondés sur la revendication de son identité politique. Cette citoyenneté est un contrat conscient pour le martyre en l'honneur de la cité dont on est le citoyen, et ce, indépendamment de ses convictions idéologiques et religieuses. La citoyenneté rend redevable quiconque s'en prévaut. Elle donne droit à la jouissance d'avantages divers et contraint aussi au sacrifice, même ultime, à savoir la mort pour le bien commun.
4. Géopolitique
Définir la « géopolitique » n'est pas aussi aisé qu'on peut le penser, et ce, à cause des nuances de son sens et l'évolution que connaît sa pratique. Selon le général Pierre-Marie Gallois (1990:37) : « la géopolitique est l'étude des relations qui existent entre la conduite d'une politique de puissance portée sur le plan international et le cadre géographique dans lequel elle s'exerce. »
Stéphane Rosière (2001:33-42) propose une définition plus élaborée : « On considérera donc la géopolitique comme la description des rivalités dont le territoire est l'enjeu. L'analyse géopolitique inclut, au moins, la description des dynamiques territoriales, des acteurs géopolitiques, de leurs représentations territoriales et de leurs modes opératoires ainsi que des enjeux qui les motivent. »
Alexandre Defay (2016:5) souligne l'évolution du sens de ce terme lorsqu'il affirme que : « la géopolitique contemporaine a pour objet l'étude des interactions présentes et passées entre le politique (au sens notamment d'exercice d'une souveraineté par un groupe humain sur un territoire donné) et l'espace géographique. »
La géopolitique occupe une place importante dans toutes les sphères professionnelles et sociales. Pascal Boniface (2022:10) dit : « Aujourd'hui, chacun a besoin d'une culture géopolitique dans l'exercice de ses responsabilités professionnelles. Et tout citoyen qui veut comprendre le milieu dans lequel il vit doit avoir un minimum de grille de lecture géopolitique. »
Je définis la géopolitique comme l'ensemble des rapports sous fortes tensions autour d'enjeux particuliers entre des puissances, groupes d'États, organisations, personnalités physiques… appelés « acteurs géopolitiques » sur un territoire spécifique en dehors des leurs. Ces acteurs opèrent dans une atmosphère de polémique, au sujet de ressources ou autres (enjeux). Ils utilisent pour cela divers moyens et méthodes : la culture, la religion, la monnaie, les médias, la cyberguerre, etc.
La géopolitique existe depuis des millénaires. La Bible en témoigne dans plusieurs de ses textes, surtout vétérotestamentaires. Le passage du deuxième livre des Chroniques (35:20-24) est un exemple de géopolitique d'alors, avec une continuité dans cette même région du Moyen-Orient. Ces évènements datent des règnes de deux rois ayant historiquement existé, à savoir : le judéen Josias (640-608 av. J.-C.) et Néco II ou Nékao II (610-595 av. J.-C.), 2e pharaon de la XXVIᵉ dynastie. Les éléments déterminants de la géopolitique se trouvent dans les versets 20 à 22 (Segond 21) :
20 Après tout cela, après que Josias eut réparé la maison de l'Eternel, Néco, le roi d'Egypte, monta pour combattre à Karkemish, vers l'Euphrate. Josias marcha à sa rencontre, 21 et Néco lui envoya des messagers pour dire : « Que me veux-tu, roi de Juda ? Ce n'est pas contre toi que je viens aujourd'hui, c'est contre une dynastie avec laquelle je suis en guerre. Dieu m'a dit de me dépêcher. Ne t'oppose pas à Dieu, puisqu'il est avec moi, de peur qu'il ne te détruise. » 22 Mais Josias ne s'écarta pas de son chemin et il se déguisa pour l'attaquer, sans écouter les paroles de Néco, qui venaient pourtant de Dieu. Il s'avança pour combattre dans la vallée de Meguiddo.
Le refus d'écouter l'argument de Néco II entraîne la mort tragique de Josias sur le théâtre militaire en 608 av. J.-C. (2 Ch 35.23-24). La géopolitique n'est pas d'essence athée ou agnostique comme le pensent ou le veulent certains. La théologie et la métaphysique sont des socles de la géopolitique et de la politique en général. L'appropriation des fondamentaux de la géopolitique feront de l'Église un des acteurs géopolitique d'importance.
5. Acteur géopolitique
Le terme « acteur » désigne en géopolitique une personne physique ou morale (État, puissance, fondation, multinationale, ONG, etc.), qui joue un rôle important, et prend une part active dans le jeu d'influence qui l'oppose à d'autres États, puissances, organisation, etc. L'« acteur géopolitique » est une personne physique (homme ou femme d'Etat, chef rebelle, chef terroriste, grand patron, etc.) ou un État, une grande puissance, une multinationale… qui intervient dans un espace disputé. Selon Olivier Nay (2017:2), l'acteur est un « intervenant sur la scène internationale qui est en mesure de participer à la politique ou de l'infléchir ». De son côté, Cattaruzza (2019:23) désigne par acteur géopolitique « une autorité, un organisme, un groupe voire un individu, susceptible de jouer un rôle dans le champ social et agissant de façon coordonnée dans et sur l'espace. »
La Bible fait mention de beaucoup d'acteurs géopolitiques physiques au Proche-Orient et au Moyen-Orient. Parmi les acteurs physiques on retrouve David (1010-970 av. J.-C.), Pul ou Tiglath-Phalazar III (env. 745–727 av. J.-C.), les pharaons Néco II (610-595 av. J.-C.) et Apriès (589-570 av. J.-C.), Nebucadnetsar II (605-562 av. J.-C.), Sédécias (597-586 av. J.-C.), Jésus de Nazareth, César Tibère (18 septembre 14 - 16 mars 37), etc.
Du Ier au IIIe siècle ap. J.-C., l'Église est considérée comme un acteur géopolitique au sein de l'Empire par plusieurs de ses dirigeants, dont le plus célèbre est Constantin Ier (310-337). La légalisation par ce dernier du christianisme fera par la suite de l'Église un acteur d'abord politique, puis géopolitique, mais avec certaines conséquences fâcheuses.
6. Géo-ecclésiologie
On désigne par « géo-ecclésiologie » la rivalité (parfois sanglante) entre différents acteurs (ou courants) du christianisme – auparavant entre l'Église d'Occident et l'Église d'Orient –, basées sur les questions doctrinales devant servir de base à la gestion de l'État ou à l'influencer, en une période donnée et dans un territoire spécifique (pays/empire/royaume/grand bloc régional). Le positionnement sur le territoire (espace ou zone) disputé par les Églises rivales ne se limite pas qu'aux champs théologique (doctrinal et liturgique). Leurs implantations servent de levier idéologique, à l'action des États et pèsent dans l'analyse des enjeux internationaux parfois stratégiques.
Les leaders ecclésiastiques et les membres des Églises rivales sont des acteurs physiques de la géo-ecclésiologie. Celle-ci se manifeste dans la partie sud de l'Afrique d'abord à travers les rivalités catholiques-protestantes, puis catholiques-évangéliques et dans l'avenir catholiques-orthodoxes avec le re-intérêt accru de la Russie pour l'Afrique depuis 2014, et le renforcement de ses relations avec ses anciens partenaires de l'époque de la guerre froide.
II. Missions chrétiennes et la représentativité géopolitique
1. Missions et importations des tensions géopolitiques occidentales
L'histoire de l'Église en Occident est marquée par des désaccords, de nombreux scandales, des guerres sanglantes et même des génocides et autres crimes contre l'humanité. Il faut néanmoins noter que certains conflits et tensions en Afrique au sud du Sahara sont des exportations par les Européens à travers leurs marchands, militaires et missionnaires. Les guerres catholiques-huguenots (protestants) avec le tristement célèbre massacre de la Saint-Barthélemy du 24 au 30 août 1572 dans le royaume de France ; la confrontation catholiques-protestants en Angleterre ; ainsi que les tensions politico-religieuses et économiques consécutives à la Réforme luthérienne en Allemagne, en sont des preuves.
Emile G. Léonard (1964:9) parlant de la tolérance dit : « Concédée aux minoritaires par les gouvernements anglo-saxons et germaniques, la tolérance fut conquise par eux, au prix de luttes parfois armées, dans les vallées vaudoises, en Suisse et en France. »
Depuis la période négrière déjà, les intérêts occidentaux se heurtent sur la terre de nos ancêtres dans un choc qui ne cesse de faire couler le sang de leurs descendants. L'opposition entre les catholiques et les protestants en Occident est marquée profondément par les enjeux économiques et politiques sur fond de divergences théologiques et liturgiques. Louis Sala-Molins (1987:94) la souligne à travers l'article 5 du Code Noir : « Défendons à nos sujets de la religion prétendue réformée d'apporter aucun trouble ni empêchements à nos autres sujets, même à leurs esclaves, dans le libre exercice de la religion catholique, apostolique et romaine, à peine de punition exemplaire. »
Les huguenots (protestants français) étaient très impliqués dans la traite des Noirs. Didier Poton de Xaintrailles (2021:159-170) rapporte : « À la fin du XVIe siècle, le commerce maritime à La Rochelle est contrôlé par les protestants. La traite négrière n'est qu'un des trafics du port de La Rochelle jusqu'à la seconde moitié du XVIIe siècle et occupe, surtout au XVIIIe siècle, une part importante dans les armements des négociants. Le commerce triangulaire plus coûteux et plus risqué mais aux profits considérables, d'autant que ce « trafic infâme », selon Voltaire, n'est pas condamné par la religion protestante. Le synode national des Églises réformées du royaume de France assemblé à Alençon en 1637 justifie l'esclavage. »
La philosophie du Galiléen relative à l'égalité de tous les humains sans discrimination aucune heurte de plein fouet les pratiques esclavagistes des catholiques et protestants de France. Frédéric Lenoir (2007:71-72) présente ainsi la philosophie du Ressuscité : « En affirmant de manière forte le respect égal auquel chaque être humain a droit, Jésus s'inscrit dans une perspective universaliste et instaure une nouvelle éthique qui concerne toute l'humanité. […] Il abolit les différences liées à l'âge, au statut, au sexe, à l'appartenance ethnique. Il ne s'intéresse qu'à la personne, créée par Dieu et voulue par Lui. »
2. L'Église entre géopolitique et géo-ecclésiologie
La géopolitique et la géo-ecclésiologie sont définies plus haut. Tout théologien ou ministre de Christ sérieux reconnaît la profonde continuité-discontinuité entre le Premier et le Second Testament d'une part ; ainsi que les précieuses ressources fournies par le Premier Testament pour une théologie contextualisée, capable de dialoguer avec les cultures locales de l'Afrique subsaharienne tout en restant fidèle à la révélation biblique, d'autre part.
L'implication du Temple dans la géopolitique, comme souligné plus tôt, est une vive exhortation à comprendre les implications de l'Église de Jésus-Christ dans les faits d'abord régionaux puis mondiaux, depuis ses premières heures à nos jours. Parler de géopolitique dans l'Église est une démarche sotériologique, messianique, apologétique, apocalyptique et eschatologique.
L'Église d'Afrique noire doit cesser de prêcher et de croire en une eschatologie déséquilibrée et désincarnée. Elle doit passer à la « théologie du disciple accompli » qui assume pleinement sa citoyenneté terrestre et guette la venue de son Seigneur. Ailleurs dans le monde, l'Église se lève pour sa foi et sa patrie. D'après Blandine Chélini-Pont et al. (2019:9) : « Depuis une trentaine d'années environ, le fait religieux, sous toutes ses formes – sociales, culturelles et politiques – fait un retour fracassant dans l'actualité mondiale. Longtemps minorée, voire ignorée dans les études académiques consacrées aux relations internationales, son influence, dans la politique interne des États et dans leur diplomatie extérieure, n'a pourtant jamais véritablement cessé de s'exercer. »
Blandine Chélini-Pont et al. (2019:15, 163) confirment : « Les religions aujourd'hui possèdent des représentations spécifiques dans l'ordre international dont le statut formel est variable. Ces représentations permettent aux acteurs religieux d'être en contact avec les États, les grandes organisations comme les Nations unies, l'Union européenne et avec d'autres organisations de type international, dédiées aux droits humains. »
L'Église catholique, mieux organisée avec des prêtres conséquemment formés, a une position privilégiée dans les affaires internationales, comme le rapportent Blandine Chélini-Pont et al. (2019:17-18) : « Le Vatican peut déployer une diplomatie articulée avec une centaine de nonces dans le monde et participe parfois au règlement de conflits pas forcément d'origine religieuse. » Face à ces défis, l'ecclésiologie se doit d'être revisitée et contextualisée.
III. Quelle ecclésiologie face aux défis géopolitiques actuels ?
1. Une ecclésiologie revisitée et contextuelle
L'« ecclésiologie », la doctrine ou l'étude de l'Église, est une branche de la théologie chrétienne qui étudie les origines du christianisme et, d'un point de vue croyant, le rôle de l'Église dans l'histoire du salut. Pour André Birmele (1998:433-435) : « L'ecclésiologie est la réflexion consacrée à l'Église. […] l'ecclésiologie est à la confluence des recherches systématiques, historiques et pratiques, qu'elle développe et traduit pour la communauté des croyants qui vivent et confessent aujourd'hui leur foi dans des contextes culturels et sociologiques pluriels. »
L'Église locale, nous le rappelons, désigne une assemblée de croyants qui se réunissent régulièrement en un lieu déterminé. La participation à la vie de l'Église locale est indispensable à la croissance spirituelle du chrétien (1 Th 5:11-14 ; Col 3:16). Je partage la position de Stanley Hauerwas et William H. Willimon (2016:91) selon laquelle : « l'Église n'a pas de stratégie sociale, l'Église est une stratégie sociale […] L'Église n'a pas à s'inquiéter d'être dans le monde. Sa seule préoccupation doit être comment être dans le monde, sous quelle forme et dans quel but. »
Les institutions de formation biblique et théologique devraient intégrer la théologie politique dans leurs curricula de cours. Jésus sauve l'homme dans son entièreté. La théologie politique, ce que définit Félix Mutombo-Mukendi (2011:115) : « La théologie politique s'occupe de l'essence, en amont, des théories et applications relevant des Sciences humaines et politiques, donc se penche sur la manière dont des concepts et des modes de pensée théologiques peuvent impliquer, justifier ou éclairer des analyses ou des engagements éthiques, politiques, sociaux, culturels, économiques, écologiques, etc. »
Après mes maîtres en théologie politique – dont Félix Mutombo-Mukendi – je définis la théologie politique (Théo Po) ainsi : « La pensée de Dieu relative à la gouvernance de la cité aux plans : culturel, diplomatique, écologique (environnemental), économique, financier, monétaire, géopolitique, géostratégique, politique (institutionnel), des relations internationales, spirituel (théologique) et social. »
La théologie politique est le fruit de la réflexion de la foi, et de ses actions transformatrices dans le monde, avec la vigilance d'une épouse fidèle attendant le retour de son époux. La famine, la guerre, l'exploitation illégale des ressources naturelles, l'écologie, l'ethnicisme, le tribalisme, la xénophobie… doivent être traités avec rigueur par les théologiens, pasteurs, prophètes et les autres ministres chrétiens.
2. Ecclésiologie contextualisée et choc des civilisations
Le concept du « choc des civilisations » développé et publié par le politologue américain Samuel P. Huntington [2], se définit comme « un conflit tribal à l'échelle mondiale ». Selon la théorie d'Huntington, les identités culturelles et religieuses des peuples seront la principale source de conflit dans le monde post-Guerre froide. Le choc des civilisations fait partie « des dix (10) défis géopolitiques » (Pascal Boniface, 2021:63-65), aux côtés de la gouvernance mondiale, du terrorisme, la prolifération nucléaire, la permanence de la guerre et le dérèglement climatique.
On trouve des traces de ce choc des civilisations dans plusieurs livres du Nouveau Testament : « Il n'y a ici ni Grec ni Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni barbare ni Scythe, ni esclave ni libre ; mais Christ est tout et en tous » (Colossiens 3.11). La tâche théologique des ministres de l'Évangile de Jésus-Christ – apôtres, prophètes, évangélistes, pasteurs et docteurs (Ep 4.11-15) – est dans ce contexte, un exercice géopolitique au sein de l'Empire romain. Cette ecclésiologie doit cesser d'être passive et devenir critique, une « ecclésiologie de résistance » qui refuse l'inacceptable dans la compétition entre nations.
[2] Ouvrage publié originellement par Simon & Schuster sous le titre : The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, par Samuel P. Huntington en 1996.
3. L'Église : une école de socialisation
La « socialisation » est communément définie comme le processus par lequel une personne physique intègre, durant toute sa vie, les normes, valeurs et comportements de la société ou du groupe social auquel il s'identifie et est acceptée.
La socialisation est dans le contexte de cette étude, la re-création de l'identité sociale à travers les interactions avec des gens d'autres cultures et civilisation, en vue d'aboutir à une nouvelle unité et prospérité sur la base de la Croix et de la Résurrection de Jésus de Nazareth. Parmi les moyens de cette socialisation atypique apportée par Christ, il y a la communion fraternelle.
La « communion fraternelle », en grec « koinonia » (κοινωνία) – voir Actes 2:42 ; 1Co 1:9 ; 10:16 ; Phi 3:10 ; 1 Jn 1:3, etc. – signifie : contribution, participation, libéralité et partage intime. C'est un engagement pour le bien de la communauté à travers le service et les dons volontaires. Cette « koinonia » fait de l'Église une véritable école de socialisation avec ses solides fondations dans la personne et l'œuvre de Jésus-Christ. La réalisation avec succès de la communion fraternelle est une réponse – un vaccin ou un remède – efficace contre les chocs culturels, ethniques et civilisationnels. La koinonia nous entraîne à nous supporter les uns les autres en réglant nos différents avec amour, vérité, sagesse et patience (Col 3.12-15).
L'Église locale est vraiment un « lieu de socialisation », car tous ses membres y apprennent à intérioriser les normes et les valeurs que Jésus a enseignées à ses apôtres, comme étant celle de sa communauté de disciples (l'Église) – voir (Ga 3:28 ; 1Co 12:12-13 ; Col 3:11). Les différentes cultures et civilisations qui s'y croisent, prient, aiment et se partagent des richesses en tous genres à la lumière de l'éthique transformatrice du Christ, font d'elle un acteur géopolitique majeur au milieu des crises existentielles.
Le pain et le vin appartenant à la théologie de la Nouvelle Alliance sont des actions prophétiques de reconnaissance de l'humanité du prochain (Ep 2.7-19 ; 1 Co 11.23-34). L'agapè et la Sainte Cène (Repas Sacré) appartiennent à la lutte anti-raciale, à la dénonciation de l'ethnocentrisme et du régionalisme. Ce sont des rendez-vous d'humilité et d'échange de notre humanité dans le dialogue avec celle des autres jadis ennemis et méprisés auxquels nous dénions leur humanité.
Lenoir (2007:73) relève les efforts des premiers chrétiens à réaliser cette socialisation en Christ : « Les premiers chrétiens mettent immédiatement en application le principe de l'égalité de tous devant Dieu, en abolissant les hiérarchies lors des repas communs, puis des eucharisties, auxquelles pauvres et riches, indigents et notables, participent côte à côte, à la même table. L'égalité universelle s'imposera avec la formation des communautés mixtes, quand une même dignité est reconnue pour les croyants d'origine juive et païenne. »
Cette dynamique prophétique ne sera pourtant pas respectée par la plupart des missionnaires blancs concernant les Noirs. Ces missionnaires, avec leur active participation aux côtés des négriers, prendront part à l'abominable traite des Noirs durant des siècles.
4. L'Église comme moule citoyen
La koinonia transforme la passivité citoyenne et civique des disciples de l'Agneau-Roi en un engagement dynamique et éclairé dans la cité temporelle. La koinonia donne naissance à une autre vision de soi et de l'autre. Cette thématique chère à Jésus et aux apôtres doit désormais faire l'objet d'une attention soutenue de la part de l'Église et de ses leaders, dans le contexte africain subsaharien marqué par les tensions sociales et ethniques, qui débouchent sur des guerres, des rébellions armées, le terrorisme, la paupérisation déshumanisante et bien d'autres maux.
La défense de la patrie et des ressources sera assurée non pas par des partenaires ou alliés stratégiques seulement, mais avec au préalable une « koinonia politikê » (κοινωνία πολιτική), c'est-à-dire une « communauté politique » ou « société politique » en tandem avec une association / société civile structurée et bien formée spirituellement, mentalement, psychologiquement et intellectuellement.
La Croix de Jésus-Christ est le lieu universel de rupture avec les politiques ségrégationnistes, déshumanisantes qui font de l'homme son prochain un chiffre et un pion dans des calculs politiciens et géopolitiques. Le titulus [3] apposé au-dessus de la croix de Jésus sur instruction de Ponce Pilate – « Celui-ci est Jésus de Nazareth, le Roi des Juifs » [4] – est une déclaration publique et universelle contre toute politique et géopolitique anthropophage. C'est une condamnation ferme et éternelle de toute forme d'apartheid, de xénophobie, de crime politique et de banditisme d'État.
Ce titulus écrit en latin (langue de l'Empire), en grec (langue culturelle) et en hébreu (langue du messianisme juif et universel en Christ) envoie un message à tout l'univers et à toutes les époques : « tout pouvoir politique sera évalué à l'aune de l'éthique et du règne de Christ et de Dieu ».
L'Église accomplie est appelée « Église confessante » et « Église de la Croix » par Hauerwas et Willimon (2016:95-96), celle-ci : « cherche à être l'Église visible, un lieu dans le monde clairement identifiable, où les gens sont fidèles à leurs promesses, aiment leurs ennemis, disent la vérité, honorent les pauvres, souffrent pour la justice, et ainsi témoignent de l'incroyable communauté créée par la puissance de Dieu. […] L'Église confessante est une Église de la Croix. La première tâche politique de l'Église est donc d'être la communauté de la Croix. »
[3] Titulus (un) au pluriel tituli : c'est un mot latin qui désigne l'inscription ou le titre apposé sur diverses sortes de support au cours de l'Antiquité et du Moyen Âge. Au-dessus de la croix de Jésus de Nazareth, un titulus indiquait son titre et la raison de sa crucifixion par Rome, et elle est politique.
[4] Voir les synoptiques et Jean : Mt 27:37 + Mc 15:26 + Lc 23:38 + Jn 19:19.
La Croix souligne l'importance de deux citoyennetés : la terrestre et la céleste qui ne sont pas antinomiques. L'Église de Jésus-Christ ne méprise pas l'important sujet de la citoyenneté. Cela se voit à travers des vocables majeurs tels que : (1) « étrangers » (ξένοι / xenoi) et (πάροικοι / paroikoi), « résidents temporaires » et « gens du dehors », ainsi que « concitoyens » (συμπολῖται / sumpolitai) dans l'épître aux Éphésiens (2.19) ; (2) et « citoyen du ciel » tiré de « ἡμῶν γὰρ τὸ πολίτευμα ἐν οὐρανοῖς ὑπάρχει / hēmōn gar to politeuma en ouranois hyparchei » dans l'épître aux Philippiens (3.20), qui pourrait être traduit « notre citoyenneté est dans le ciel… ».
Jésus enseigne l'importance de la responsabilité civique aux siens (Mt 9.36 ; 17.24-27 ; Mc 12.14-17). Sa mort et sa résurrection nous exhortent également à assumer avec dignité et foi notre citoyenneté temporaire (Hé 13.14). L'apôtre Paul donne une master class aux chrétiens sur l'importance de la citoyenneté (Ac 21.39 ; 22.25-28).
5. Cas empiriques de l'Église comme acteur de production de connaissances et de transformation sociale en Afrique subsaharienne
Pitshtou Moleka (2025:1) décrit ainsi le « Mode 4 » : « Le modèle de production des connaissances dit « Mode 4 » met l'accent sur une production du savoir transdisciplinaire, contextualisée et orientée vers la transformation sociale. Contrairement aux modèles classiques centrés presque exclusivement sur l'université ou les institutions étatiques, le Mode 4 reconnaît l'importance des acteurs communautaires, religieux, culturels et citoyens dans la co-production des savoirs utiles à la société. Dans cette perspective, l'Église en Afrique subsaharienne apparaît comme un espace stratégique de socialisation, d'innovation sociétale et de production de connaissances appliquées aux défis politiques, sociaux et géopolitiques contemporains. »
Au Bénin, la Conférence nationale des forces vives tenue du 19 au 28 février 1990 à Cotonou, et qui consacra l'avènement de la démocratie succédant au marxisme-léninisme, a mobilisé divers acteurs religieux, culturels et citoyens dont l'Église dans la co-production des savoirs utiles à la société et au changement sans effusion de sang. L'implication de l'Église dans ce changement pacifique est attestée par les négociations qu'engagèrent certains des représentants de l'État béninois auprès des « responsables religieux, chrétiens, musulmans et prêtres féticheurs » (Richard Banegas, 1995:7).
En République Démocratique du Congo (RDC), l'Église catholique à travers la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO) a joué un rôle majeur dans les processus électoraux, la médiation politique et la sensibilisation citoyenne. Selon la Mission d'Observation Électorale de l'Union Africaine (2019) des élections générales du 30 décembre 2018 : « Ces élections font suite à l'accord politique global du 31 Décembre 2016 signé sous l'égide de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO). Cet accord a contribué à apaiser les tensions politiques nées du report des élections prévues pour le mois de novembre 2016. »
L'exemple du Rwanda de l'après génocide est une illustration éloquente de l'Église comme acteur géopolitique et comme modèle de moule de citoyenneté. Pitshou Moleka (2026:1) dit à ce sujet : « Au Rwanda, après le génocide de 1994, plusieurs Églises et organisations chrétiennes ont participé aux processus de réconciliation nationale, d'accompagnement psychologique et de reconstruction du tissu social. Malgré les critiques adressées à certaines institutions religieuses durant cette tragédie, des initiatives ecclésiales ont permis de reconstruire le dialogue communautaire et de promouvoir une culture du pardon et de la coexistence pacifique. »
Le Nigeria a une longue tradition de production des connaissances contextualisées et orientées vers la transformation sociale. Les activités missionnaires du pasteur Samuel Ajayi Crowther pour qui la maturité spirituelle est la base pour tout engagement chrétien équilibré dans la cité. Jeanne Decorvet (2011:140) rapporte : « Crowther et ses missionnaires cherchaient d'abord à étendre l'influence du christianisme. Par la confiance, l'instruction, le développement, on luttait efficacement contre les cruautés du paganisme. »
Les sermons et actions transformatrices de Crowther contribuèrent à la naissance du nationalisme nigérian au XIXe siècle. Selon Decorvet (2011:145-146) : « La nouvelle fut bientôt connue et « les sentiments nationalistes s'élevèrent à un niveau jamais atteint ». Les Africains, qu'ils soient chrétiens, païens ou musulmans, se sentaient outragés. Ce n'était pas seulement l'évêque qu'on avait insulté, mais toute la race noire en la personne de son plus éminent représentant. »
Decorvet (2011:147) dit à ce sujet : « Qu'aurait conseillé ton ami Henry Venn ? Lui demanda Dandelson. Son but n'était-il pas précisément d'établir une Église indépendante, vraiment africaine, intégrée à la nation ? Crowther donna enfin son accord et fixa au 1er janvier 1892 l'inauguration officielle de l'Église indépendante du Delta. Ce fut une explosion de joie chez les Africains. Crowther devint un héros national, un père de la nation. »
L'Église sud-africaine parvint à briser le joug de l'apartheid par la production de connaissances orientée vers la transformation sociale. Jeffrey Haynes (2025:125) dit : « En Afrique du Sud, les Églises ont joué un rôle déterminant dans la lutte contre l'apartheid. Des figures comme Desmond Tutu ont porté une théologie de la justice, de la dignité humaine et de la réconciliation. L'Église sud-africaine s'est imposée comme une force éthique capable d'influencer les transformations politiques majeures du pays. À travers la Commission Vérité et Réconciliation, elle a contribué à la reconstruction morale et institutionnelle de la nation. »
Ces différents cas attestent que l'Église en contexte de l'Afrique au sud du Sahara ne se limite pas à une fonction cultuelle ou spirituelle. Elle participe de manière active à la production de connaissances sociales, politiques et éthiques, lesquelles sont adaptées aux réalités africaines. Elle agit ainsi comme un laboratoire de citoyenneté, de médiation, de transformation communautaire et aussi comme un acteur géopolitique.
Conclusion
Le sujet « l'Église comme moule de citoyenneté et acteur géopolitique en Afrique subsaharienne » n'est pas sans risques, tant il implique plusieurs disciplines. La clarification des termes est très nécessaire mais requiert de la prudence. Connaître et comprendre les subtilités de l'Église, depuis ses origines grecques en passant par Jésus-Christ, Ses disciples après Lui jusqu'à notre époque s'avère nécessaire pour traiter ce sujet. Les caractéristiques des deux institutions et celles singulières à l'Église de Jésus-Christ font de celle-ci également un moule citoyen.
A la différence de l'Église grecque, celle bâtie par le Galiléen est ouverte, inclusive avec une finalité éternelle pour ses membres. Hommes et femmes, gens de toutes les nations et ethnies en sont membres. Avec ses codes sociaux et ses sacrements tels que la Sainte Cène et le baptême, l'Église du Ressuscité est une école de socialisation sans pareil.
Christ en bâtissant Son Église donne par elle au monde les clés herméneutiques pour comprendre l'homme – soi-même et l'autre à qui on dénie parfois son humanité – afin de construire une société forte, capable de lutter victorieusement contre les vagues déferlantes de la convoitise d'autres États et puissances étrangères. Les éléments pour une citoyenneté responsable, assumée avec diligence et vigilance eschatologique se trouvent dans son ecclésiologie.
L'Église en Afrique subsaharienne est un acteur géopolitique qui s'ignore ou le vit mal. Les prières, les jeûnes multipliés et l'évangélisation quoique importants ne suffisent pas à eux seuls à relever efficacement les défis géopolitiques ainsi que les conflits et crises que traversent l'Afrique subsaharienne. Il importe et urge d'associer la théologie politique qui intègre dans son programme la géopolitique, l'écologie, la défense de nos nations, la citoyenneté souvent source de guerres et de fracture sociale, entre autres. Et cela passe par l'actualisation des programmes de nos institutions bibliques et théologiques.
Les Églises locales doivent être impliquées dans cette démarche à la fois théologique, citoyenne et existentielle. Je propose une ecclésiologie revisitée et contextuelle, qui s'occupe de l'âme et des questions existentielles de la communauté à laquelle appartient ladite âme. L'Église en Afrique au sud du Sahara doit établir son propre mécanisme pour défendre les intérêts des communautés politiques dans lesquelles elle dit Dieu et attend le retour du Seigneur Jésus.
L'Église doit être présente dans les instances internationales et apporter concrètement des réponses aux défis devant lesquels les dirigeants étatiques échouent ou peinent à trouver des solutions idoines. Elle le peut car nombre de ces dirigeants fréquentent ses lieux de culte tandis que plusieurs autres la sollicitent lors de situations complexes dans la nation.
Bibliographie
BIRMELE, André. (2007). « Ecclésiologie », in Jean-Yves Lacoste (dir.), Dictionnaire critique de théologie, n. éd. rev. et aug. Paris : PUF, pp. 433-435.
BONIFACE, Pascal. (2022). La géopolitique. 50 affiches pour comprendre l'actualité. Paris : Eyrolles.
CATTARUZZA, Amaël col. LIMONIER, Kevin. (2019). Introduction à la Géopolitique. Malakoff : Armand Colin.
CHELINI-PONT, Blandine, DUBERTRAND Roland et ZUBER Valentine. (2019). Géopolitique des religions. Un nouveau rôle du religieux dans les relations internationales ? Paris : Le Cavalier Bleu.
DECORVET, Jeanne. (2011). Samuel Ajayi Crowther : un père de l'Église en Afrique noire. Saint-Légier : Emmaüs.
DEFAY, Alexandre. (2016). Géopolitique du Proche-Orient, 7e éd., Paris : PUF.
ELOMON, Luc. (2015). Consignes de vote – Critères bibliques pour le choix d'un candidat. Un choix pour le bonheur ou le malheur, Zoé-Dunamis.
GALLOIS, Pierre-Marie. (1990). Géopolitique : les voies de la puissance. Paris : Plon.
HAUERWAS, Stanley et WILLIMON William H. (2016). Etrangers dans la cité, trad. et prés. Grégoire Quévreux et Guilhem Riffaut. Paris : Cerf.
HAYNES, Jeffrey. (2025). Politics and Religion: The Basics. Routledge.
HUNTINGTON, Samuel P. (1997). Le choc des civilisations. Paris : Odile Jacob.
LENOIR, Frédéric. (2007). Le Christ philosophe. Paris : Plon.
LEONARD, Emile G. (1964). Histoire générale du protestantisme III : Déclin et renouveau (XVIIIe-XXe siècle). Paris : PUF.
MOLEKA, Pitshou. (2025). Le mode 4 de la production des connaissances. Réinventer la science pour la justice cognitive et l'innovation sociale. GRIN Verlag.
MOLEKA, Pitshou. (2026). L'innovationologie en action. Transformer les systèmes, les savoirs et les sociétés. GRIN.
MUTOMBO-MUKENDI, Félix. (2011). Théologie politique africaine. Exégèse et histoire. Paris : Harmattan.
NAY, Olivier (dir.). (2017). Lexique de science politique, 4e éd. Paris : Dalloz.
POLLINI, Airton. (2014). « Les problèmes de la citoyenneté et de l'exclusion chez les anciens Grecs », in Céline Borello et Airton Pollini, Questions d'appartenance : Les identités de l'Antiquité à nos jours, Paris : Orizon, pp. 21-34.
ROSIÈRE, Stéphane. (2001). « Géographie politique, géopolitique et géostratégie : distinctions opératoires », in : L'information géographique, volume 65, n°1. Paris : Sedes. pp. 33-42.
SALA-MOLINS, Louis. (1987). Le Code Noir ou le calvaire de canaan. Paris : PUF.
VOLOKHINE, Youri. (2012). « Approcher les dieux en Égypte ancienne », in Philippe Borgeaud et Francesca Prescendi (dir.), Religions antiques : une introduction comparée : Égypte – Grèce – Proche-Orient – Rome, Genève, Labor et Fides, pp. 53-72.
ZAIDMAN, Bruit Louise. (2007). « Le religieux et le politique : Déméter et Koré dans la cité athénienne », in Pauline Schmitt Pantel et François de Polignac, Athènes et le politique. Dans le sillage de Claude Mossé. Paris : Albin Michel.
Articles
BANEGAS, Richard. (2005). « Action collective et transition politique en Afrique. La conférence nationale du Bénin », Cultures & Conflits [En ligne], 17 | printemps 1995, mis en ligne le 04 mars 2005. URL : http://journals.openedition.org/conflits/320
UNION AFRICAINE. (2019). Communiqué : Mission d'Observation Électorale de l'Union Africaine pour les élections générales du 30 décembre 2018 en République Démocratique du Congo. Déclaration préliminaires, Kinshasa, le 02 janvier 2019. https://au.int/fr/node/35577.
XAINTRAILLES de, Didier Poton. (2021). « Les protestants et la traite négrière : La Rochelle au XVIIIe siècle. », in Jean-Paul Jean et al., Justice et esclavages. Paris : La Documentation Française, pp. 59-170. Source : https://doi.org/10.3917/rhj.031.0159



Commentaires