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Protestantisme ou protestation ? L'Église du Christ au Congo et la CENCO face à la crise politique en RDC

il y a 7 heures
46 min de lecture

Vitrail : procession de chrétiens congolais portant des croix et pasteur protestant devant son temple, réunis par le fleuve Congo

Cet article est rédigé par le Professeur Philippe B. Kabongo-Mbaya, théologien et historien du protestantisme congolais, auteur de L’Église du Christ au Zaïre : formation et adaptation d’un protestantisme en situation de dictature (Karthala, 1992). Rédigé en 2018, au plus fort des marches des chrétiens contre le régime de Joseph Kabila, il interroge la capacité de protestation des Églises protestantes et catholiques face à la crise politique en République démocratique du Congo.


L’Église du Christ au Congo et la Conférence nationale des évêques du Congo face à la crise politique de la RDC


La question pourrait paraitre provocatrice. Tant pour beaucoup des gens le protestantisme est évidemment une religion de protestation. Devant la crise politique sans nom qui étrangle la République démocratique du Congo [RDC], qu’en est-il de la contribution du protestantisme, eu égard en particulier notamment à l’implication et aux actions de protestation menées par les forces catholiques en RDC?


Protester


Pourquoi appelle-t-on « protestant » le mouvement et les Eglises issus de la Réforme du 16è siècle en Europe? Rappelons qu’au départ c’étaient les adversaires du Réformateur Martin Luther et de ses idées qui traitèrent de « protestants » ceux qui contestaient l’Eglise médiévale. Plus tard, les princes allemands, favorables à la « réformation » luthérienne, présentèrent en 1529 à Spire un document solennel rejetant l’ultimatum du Saint-Empire, qui les obligeait à s’en tenir aux enseignements de l’Eglise catholique d’alors. Ce manifeste commençait par cette affirmation : « Nous protestons [1] devant Dieu… ». En latin, cela voulait simplement dire, « Nous affirmons devant … » ou « Nous confessons devant … » C’est alors que le qualificatif « Protestant » prit son envol et se généralisa.


Près de trois siècles après, les descendants de Martin Luther, de Jean Calvin et d’autres grandes figures évangéliques entreprirent l’évangélisation des continents lointains. A cette époque [18è et 19è siècles], les grandes puissances maritimes étaient surtout la Hollande et l’Angleterre. Des pays « protestants ». L’expansion missionnaire protestante en bénéficiera. L’Afrique devint la terre de prédilection d’un déploiement missionnaire sans précédent. Un champ de compétition entre les évangélisateurs catholiques et protestants, tous zélés les uns que les autres, et cependant rivaux, souvent bien antagonistes.


Au Congo belge, les missions protestantes étaient appelées « Misioni » ou « Mishionyi ». Parfois « Ingaleza »[2]. Au Kasaï les « protestants » étaient aussi désignés par un quolibet : « Batontolodi[3] ». Un substantif qui traduisait le mot « protestant » par « contestataire », voire « rebelle ». Quand j’étais enfant, les catéchistes catholiques disaient à leurs fidèles que « lire les livres des protestants [batontolodi] est péché » ! L’inimitié entre les missionnaires catholiques et évangéliques prit la forme d’un défi civilisationnel fait de coups bas, d’intolérances : l’antiprotestantisme pratique des missionnaires catholiques et des autorités belges tendant à devenir intraitable. Cependant, comme des nations « protestantes » avaient soutenu Léopold II dans ses visées sur le Bassin congolais [4], l’hostilité belge envers les missions protestantes n’aboutit pas à leur expulsion du Congo. Entre protestants et catholiques, la perception réciproque et le sens d’identités propres se construisirent dans ce contexte originel problématique.


Protester pour…


Or, dans le cadre de notre propos, et si l’on s’en tient au sens latin du mot, « protester » ne signifie rien d’autre que « attester » ou plutôt « confesser ». Le mouvement réformateur du 16e siècle protestait ainsi en faveur de Dieu et de son Evangile. C’est pour cette raison que, à cette époque déjà, les « protestants » s’appelaient eux-mêmes « évangéliques »[5]. Cet usage est toujours de cours en allemand. Il l’était très en vogue en France au 19e siècle comme dénomination des Eglises protestantes réformées ou luthériennes de France. Opérer un télescopage entre « protestant » et « contestataire », voire « révolutionnaire », est anachronique et abusif. Car du temps de Martin Luther, ceux qui ont voulu contester l’ordre établi avec les armes à la main ont été désavoués et combattus par le protestantisme « officiel ».


Cela considéré, on doit reconnaitre cependant que l’attachement des « protestants » à la liberté, la tolérance, la justice, contre l’autoritarisme, la fermeture des mentalités, le conservatisme et les privilèges, représente quelque chose de culturel. Elle est au cœur de l’éthique protestante et procède de sa théologie. Mais, ce n’est pas d’abord cette « culture » qui définit le protestantisme. Dans un sens, le protestantisme se situerait plutôt dans la veine des prophètes bibliques, qui militaient acharnement en faveur d’un culte exclusif à Yahvé, contre les religions d’accommodement ou de profit, c’est-à-dire l’idolâtrie. Ce n’est pas seulement l’infidélité qui est en cause, mais encore l’aliénation, comme une forme de reniement et de perte de soi. Une désobéissance suicidaire.


Comme les prophètes, le protestantisme (protester pour Dieu) est allé de pair avec une attention forte, une vigilance maintenue, accordée aux situations d’abus, de maltraitance ou d’injustices sociales. De la même manière que les prophètes de la Bible n’étaient animés d’aucune pensée égoïste ou d’intérêts catégoriels, l’engagement du protestantisme pour plus de justice sociale, pour la réduction d’inégalités, la contestation des privilèges, est une dimension importante de son encrage théologique. « Protester pour Dieu » et « protester pour le prochain » vont de pair en protestantisme. Bien qu’il soit nécessaire de distinguer les deux exigences.


Protestantisme, démocratie, protestation


Pour autant, on ne peut pas dire que le protestantisme soit lié ipso-facto à la démocratie. Il s’est épanoui aussi bien dans des régimes monarchiques (La Grande Bretagne, les pays du Nord de l’Europe, etc.) que dans les Républiques (les USA, la Suisse)[6]. Toutefois, chaque fois qu’un pouvoir politique a été tyrannique, face aux abus d’un système autocratique, oppresseur, le protestantisme a vu se lever en son sein des témoins vigoureux, qui sont allés parfois jusqu’au martyr, (le pasteur-théologien Dietrich Bonhoeffer, les pasteurs Martin Luther King, Desmond Tutu, etc.) : des défenseurs intraitables de la justice, des libertés essentielles ou de la dignité intangible de tout être humain.


A propos des abus[7], ce qui se passait au Congo entre 1885 et 1903 était proprement innommable. Les agents de l’Etat indépendant du Congo [EIC] semaient désolation et mort, notamment en Equateur et au Kasaï. Ils coupaient les mains, violaient et sévissaient de milles manières chaque fois que les villageois se rebellaient contre la collecte de caoutchouc. Il en était de même sur tous les chantiers du « travail forcé », justifié comme un impôt indigène ! Face à ces crimes humanitaires, les missionnaires protestants menèrent des enquêtes à charge contre l’EIC et alimentèrent les dénonciations au plan international. A leurs risques et périls. Cette campagne[8] contribua à la chute de l’EIC. Léopold II perdit le Congo. La motivation de cette « protestation », ne concernait pas seulement l’avenir de l’évangélisation, dans la mesure où les populations fuyaient les territoires de l’EIC, mais également la défense des droits des indigènes conformément aux traités et accords internationaux.


Quant aux pères missionnaires catholiques, la loyauté, le patriotisme conservateur, mais aussi leurs privilèges, les figèrent dans la dénégation et surtout le dénigrement systématique des protestants. Ils accusaient les missionnaires évangéliques de mauvaise foi et d’arrières pensées inamicales. Cependant, lorsque la cause léopoldienne devint indéfendable, ils changèrent d’attitude. Ce conflit creusa l’hostilité que l’Etat colonial, les trusts et les missions catholiques ont nourri à l’égard de leurs homologues évangéliques jusqu’à la décolonisation. Percevant les protestants non seulement comme des « hérétiques », mais surtout comme des séditieux ! Inversement, les institutions catholiques se prévalaient elles-mêmes de leur inféodation à l’ordre colonial, tout au long cette l’histoire. Entre l’Etat, les entreprises et les missions catholiques belges l’imbrication d’intérêts était telle qu’on a pu parler de « trinité coloniale » [C. Young].


Presque partout en Afrique, sous tous les régimes coloniaux, des prophètes natifs africains ont contesté directement ou indirectement les structures sociales de la nouvelle « civilisation ». Au Congo belge, il eut le cas de l’ancien catéchiste baptiste, Papa Simon Kimbangu. Ces mouvements politico-religieux ont contribué ou accompagné l’essor des revendications indépendantistes. La lecture de la Bible induisait une certaine prise de conscience face aux situations de domination. Ces christianismes africains dissidents seraient ainsi comparables aux mouvements d’auto-affirmation chez les afro-américains ou dans les Caraïbes. Toutefois, le paradigme postcolonial changera passablement la donne. Les « Eglises » issues des prophètes africains vont s’adapter aux nouveaux pouvoirs et s’acculturer aux régimes locaux postcoloniales[9]. Leurs chefs ne se feront pas priés pour être des piliers réguliers des autocraties locales. Le phénomène se généralisera. Intégrés aux cercles rapprochés des groupes régnants, beaucoup d’autres responsables religieux profiteront ainsi de la rente du nouvel ordre en cours, par la faveur des réseaux clientélistes puissants.


Intégrations postcoloniales


La manne missionnaire outre-mer devenant de plus en plus parcimonieuse, les Eglises « officielles » elles-mêmes se sont satellisées aux régimes en place[10]. Le président ivoirien Houphouët Boigny, généreux donateur des nombreuses Eglises en Afrique de l’Ouest, devint un modèle en la matière pour d’autres chefs d’Etat de l’Afrique francophone, dont le zaïrois Mobutu Sese Seko [11]. Cette générosité des gouvernants africains envers les princes des Eglises s’accompagnait par ailleurs d’une redistribution de la visibilité légitime, ou prestige institutionnel dans la société. Dès lors, de ce fait même, ils entraient dans des alliances politiques proches de l’asservissement. Quelle parole publique libre de l’Eglise en pareille situation ? Jouer la rivalité entre les entités confessionnelles a souvent permis aux régimes politiques de garder la haute main sur elles afin de mieux contrôler la société. Hormis quelques individualités fortes en son sein, la hiérarchie catholique congolaise elle-même n’a pas toujours su échapper à ces méandres d’un réalisme ambigu[12].


Inféodations


C’est chez les protestants que ce phénomène aura été sans doute plus manifeste, cela depuis Mobutu jusqu’à Joseph Kabila. Pour schématiser, on pourrait esquisser trois modèles de relation pratiqués par les représentants de l’Eglise du Christ au Congo (ECC). Trois positionnements chargés de signification « politique ».


1/ Etre proche/très proche du pouvoir - partager ses idéaux, le soutenir, répandre son idéologie, sans cependant participer au pouvoir de l’Etat ni du parti - : cette position semble avoir été celle de Mgr Bokeleale durant tout le règne de Mobutu. L’ECC est née aussi dans un contexte d’une sourde rivalité de leadership sur les masses entre le système mobutiste et l’épiscopat catholique[13].


2/ Etre très proche/ou dans le pouvoir – partager ses idéaux, le soutenir fermement, répandre son influence politique, et [phénomène nouveau] participer au pouvoir de l’Etat et politique - : c’est la pratique d’inféodation caractérisée ; position adoptée par Mgr Marini Bodho à l’égard Laurent Désiré Kabila puis, surtout, de Joseph Kabila. Une intégration dans le cœur même du pouvoir kabiliste, puisque Marini, président du Sénat de transition, sénateur, président de la Fondation de Mze L.D.Kabila, n’était plus que l’émanation du système kabiliste dans le protestantisme, à la tête de l’ECC ! C’est en effet par Mgr Marini, qu’à la suite d’un arrangement de complaisance, le couple de Joseph et d’Olive put recevoir la bénédiction de leur union conjugale et que sa sœur Jaynette et son frère Zoé Kabila furent baptisés. Depuis lors, la fratrie des Kabila se rattacha à la paroisse internationale de la cathédrale sous l’autorité de Marini Bodho. La relation personnelle avec ce dernier devint déterminante pour ce rattachement. Concurremment, en cette même époque, les relations avec l’épiscopat catholique ne seront plus que de nature rivale et assez hostile.


3/ S’efforcer d’être en face du pouvoir, sans lui faire face, - dans une situation d’incertitudes et de crise - : c’est ce qui semble se dégager du positionnement actuel, encore inclassable, du pasteur André Bokundoa, quoiqu’il bénéficie de l’effet Ekofo, suite à sa fameuse prédication critique. Il y a néanmoins un écart. Le contraste entre la portée de la prédication-réquisitoire du pasteur François-David Ekofo et la démarche bien prudente du pasteur Bokundoa expliquerait peut-être le choix soudain de l’exil rocambolesque d’Ekofo aux USA[14].


En même temps, les nouvelles autorités de l’ECC, son organe directeur [le Comité exécutif national] comme son président, n’ont jamais désavoué Ekofo, ni en public ni en privé. « Nous ne voulons être ni à côté du pouvoir ni dans le pouvoir » : voilà ce que le pasteur Bokundoa aime à préciser à qui veut l’entendre. Une position compliquée dans un contexte saturé de tensions, car les extrémistes du régime et les impatients parmi les tenants du changement au sein de l’ECC restent dans la même logique : « qui n’est pas avec nous est forcément contre nous.»


Il serait long d’analyser chacun de ces trois schémas, et d’en préciser leurs contours, étant entendu que dans les faits, chaque type comporte plus ou moins des traits plus visibles chez d’autres. Entre la posture d’un Ekofo et les allégeances particulièrement marquées de Bokeleale et Marini, le modèle de positionnement de Bokundoa reste à définir. Une chose est sûre, sous Bokeleale ou Marini, il aurait été guère possible qu’une interpellation aussi frontale que celle d’Ekofo[15] fusse adressée aux plus hautes autorités de l’Etat, en présence des représentants diplomatiques médusés !


Prédispositions défavorables


Pourtant, on ne doit pas éluder la question : pourquoi les responsables protestants ne protestent-ils pas aussi fermement, aussi régulièrement, que les évêques catholiques romains face à la gravité de la situation du Congo ? Toute tentative de réponse à cet étonnement renvoie à une mise en perspective que nous n’avons que schématiquement effleurée : c’est certainement à cause de la prise en charge des institutions et du personnel ecclésiastique par les régimes dominants ou leurs affidés dans d’autres secteurs de la vie du pays. Un exemple : pour prévenir tout mécontentement dans les grands séminaires, le Maréchal Mobutu veillait à leur approvisionnement en vivres! Or, ces établissements de formation ecclésiastique étaient le pré-carré des évêques, le joyau de leur responsabilité. Cette libéralité n’était-elle pas un levier d’influence ? Cependant, bien que divergents dans leur rapport au pouvoir, les pères évêques ont généralement veillé à ce que leur image d’unité ne fusse pas écornée aux yeux de l’opinion. Chaque ordinaire étant souverain dans son diocèse, le système ecclésiologique propre aux catholiques et la sagesse diplomatique de la nonciature apostolique rendaient ce fonctionnement possible. Partout en Afrique, on parle des évêques catholiques comme d’une force « politique » parallèle, souvent efficace, qui fait de la politique sans jamais le crier sur les toits[16].


Rien de tel chez les protestants, qui ne sont pas organisés selon un système pyramidal, avec des centres de commandements centralisés, maîtrisés. Fonctionnant en principe sur des logiques plus « démocratiques », (débats, délibérations, décisions synodales, etc.), les assemblées décisionnaires protestantes sont bien souvent inopérantes, en proie aux tensions et dissensions internes endémiques. « Démocrates » sans tous les moyens de l’être véritablement, certains protestants en sont arrivés à convoiter les systèmes organisationnels de type épiscopal. Ce n’est donc pas seulement le goût du bling bling vestimentaire, le paraitre épiscopal, l’apparat seigneurial ou clérical qui favorise la prolifération de « bishops » protestants, plus notablement d’ailleurs parmi les dirigeants des Eglises de réveil qu’au sein du protestantisme classique, mais bien avant tout la rudesse du rapport de forces dans la société, l’obligation de tenir son rang. D’où ce désir théâtral, obsessionnel, de détenir une autorité pérenne ainsi que des avantages qu’elle facilite. Les structures organisationnelles des Eglises de la Réforme étant par essence segmentées, leurs responsables peuvent difficilement représenter une ligne commune ou une parole publique unique. Et quand meme ce serait possible, pareille déclaration ne saurait être « tranchante », « profilée », mais plutôt « consensuelle », nuancée à souhait, reflétant les sensibilités en présence. Le phénomène est-il absent dans les assemblées des évêques ? Par son style, les éléments de langage y paraissent mieux maîtrisés et la communication d’autant plus aisée. Le sens des enjeux y semble également à la hauteur de l’ambition même de l’Eglise.


On ne s’imagine pas à quel point la lutte pour la reconnaissance a détruit et mine dangereusement l’ensemble du protestantisme « officiel » au Congo. Il n’existe aucune dénomination protestante qui ne soit entamée par cette fragilité institutionnelle. A la pauvreté matérielle accablante s’additionne une précarité chronique de cohésion ecclésiale. Du coup partout dans la société, c’est la débrouillardise qui règne. Ce qui ouvre les portes à toute sorte de manipulations, d’achat de silence ou de complicité. Les valeurs essentielles, les repères habituels, qui ont fait la fierté du protestantisme dans l’histoire et dans le monde, sont comme perdus. Pour tout dire, ces valeurs sont presque devenues comme un luxe pour ces Eglises sinistrées. Comparativement aux prélats romains, les chefs d’Eglises protestants restent de ce fait une proie facile pour des pouvoirs autocratiques clientélistes, préoccupés par leur survie symbolique et matérielle dans la société.


Le protestantisme d’en bas


Une autre différenciation éclaire ce tableau. Autant les hauts cadres et représentants du protestantisme peuvent être louvoyants ou franchement intégrés aux cercles des privilégiés, autant les protestants de base dans les paroisses connaissent les mêmes conditions de vie qui broient la société entière. On pourrait donc dire qu’il y a un « protestantisme d’en haut » et celui « d’en bas ». Les frustrations et aspirations de ces protestants d’en bas sont identiques à celles de toute la population. L’impatience d’en découdre avec le système honni est pareillement partagée et ne connait pas de barrière confessionnelle. Cette base protestante crie aux trahisons, dénonce des alliances contre nature, des atermoiements de l’Eglise d’en haut, etc.


Cette base protestante comprend partout des membres solidement impliqués dans les partis politiques et associations acquis au changement. Des pasteurs et des dirigeants locaux ont perdu leurs biens et parfois leurs vies du fait de leur engagement. Un prêtre ouest-africain ayant vécu en RDC a attiré mon attention sur ce fait, déplorant le fait que l’on ne parle bien souvent que des victimes catholiques et guère de celles des autres confessions. La combativité des activistes protestants remonte pourtant au temps de Mobutu. Les amis de Nelson Mandela et les Héritiers de la Justice, deux organisations de défense de droits humains, actives respectivement à Kisangani et à Bukavu, étaient d’initiative ou d’origine protestante. Dans le Bas-Congo, à Luozi, des groupes de base au sein de la Communauté évangélique, ont travaillé à la vulgarisation des programmes civiques grâce à l’aide d’une ONG suédoise d’inspiration protestante.


Dès lors, quand on parle d’un protestantisme qui ne « proteste » pas, il faut savoir lequel.


Du triomphalisme clérical


Fustigeant les membres de l’actuel gouvernement du Congo, le Cardinal Monsengwo, archevêque de Kinshasa, utilisa un terme qui fit flores : « médiocre ». L’ampleur d’incapacités et d’autres maux qui caractérisent les détenteurs du pouvoir à Kinshasa, sans évoquer la prévalence de la dépravation morale chez certains « honorables » et « excellences » de la RDC, montrent que le terme du Cardinal n’était pas qu’un outrage.


Or, le contraire de « médiocre » n’est rien d’autre que « excellent ». Du reste, l’Abbé Nshole a dû même expliquer que cette qualification, jugée injurieuse, renvoyait au registre scolaire, à la manière dont on note les élèves à l’école. Mais ce faisant, Nshole reconnaissait sans états d’âme que la prélature romaine s’attribuait ce rôle de distributeur de bons et mauvais points aux représentants de toute une nation ; une position d’inspecteur ou de juge absente dans la Constitution !


On s’arrêterait là si les personnalités au sommet de la hiérarchie catholique n’avaient pas coutume d’être honorées, elles-mêmes, par l’expression de « Son excellence ». N’est-ce pas ainsi que l’on apostrophe un évêque, ministre par excellence et prince de l’Eglise ? Comment justifier qu’un pays dirigé spirituellement par des dignitaires religieux si remarquables, si talentueux et forts, puisse connaitre un sort aussi peu enviable ? On compte un nombre considérable de congolais parmi les chercheurs et intellectuels africains les plus brillants partout dans le monde. Pourquoi le sort de la RDC reste-t-il ce qu’il est avec un tel nombre de cerveaux ? Au Congo les hauts cadres et les grands dirigeants peuvent être individuellement au top dans leur domaine de compétence mais affreusement décevants dans la vie quotidienne et pour le bon sens ordinaire. Devant les difficultés nombreuses et complexes de la vie collective, face aux énormes défis du vivre ensemble, le néant de perspicacité politique et de vision est affligeant parmi les congolais. Quel paradoxe !


A cette énigme exaspérante, on peut imaginer que les évêques éprouvent un sentiment légitime de dépit, proportionnel à l’idée même qu’ils se font de leur apostolat. L’Eglise dans la doctrine catholique est « experte en humanité »[17]. Depuis Mgr De Hemptine [au temps colonial] jusqu’aux Cardinaux Malula[18], Etsou[19] et Monsengwo, l’Eglise catholique romaine s’est toujours sentie investie d’une vocation vis-à-vis du pays[20]. Il suffirait d’inventorier les lettres pastorales et autres déclarations de prise de position des évêques portant sur la situation de la société, voire directement sur les questions politiques d’actualité, afin de se rendre compte de l’implication de la hiérarchie romaine dans les affaires nationales[21]. L’historique de ce positionnement a forgé une double image du catholicisme au Congo, à la fois comme une institution incontournable, considérée par beaucoup comme une instance de recours, et mieux encore comme l’Eglise « prophétique ». L’engagement de cette Eglise dans la société, ici comme ailleurs, relève certes de l’idée ecclésiologique propre au catholicisme, celle des rapports de l’Eglise avec la société[22]. Au Congo cette réalité prend un autre relief.


« Eglise au milieu du village »


L’expression si courante, passablement galvaudée, de « Eglise au milieu du village », apparait à beaucoup comme une évidence. Au-delà de la signification courante du maxime, il y a ici l’idée que l’Eglise est solidaire de la société, présente à ses luttes et ses projets, une Eglise qui rassemble ses « enfants » avec un souci de justice. Toutefois, on le voit, l’expression renvoie aussi à une centralité plus visible et plus reconnue de l’Eglise dans la cité. Il en était ainsi du temps de la chrétienté médiévale en Europe. Lorsque les églises [bâtiments] et les cathédrales étaient dressées sur la place du milieu : le cœur de l’espace citoyen. Dans une république, il n’appartient à aucune institution particulière, si prestigieuse soit-elle, d’incarner cet espace-médiation du vivre-ensemble des hommes. Or, au Congo, l’Eglise catholique semble non seulement s’attribuer ce rôle mais aussi l’assumer sans états d’âme. C’est presque tout naturellement qu’elle est tentée de regarder ses interventions politiques comme « une forme de charité »[23]. D’aucuns diraient : a-t-elle le choix ? Il est vrai que dans ce pays, l’Etat est tout à la fois défaillant et manquant.


Face au gouffre devant lequel le pouvoir kabiliste expose la RDC, nous ne sommes pas seulement la risée du monde, mais et avant tout un scandale pour tout le monde. Un scandale, et bien plus d’abord un danger pour eux[24] ! Que les médiocres dégagent…Or, ils sont légion au Congo ! L’incapacité et l’abjection sont rampantes dans la société comme dans les Eglises. On peut se demander si le catholicisme lui-même en est épargné. L’obsession pour les privilèges, l’attrait de l’autorité dans l’Eglise, mais également d’autres avantages, minent aussi cette Eglise.[25] Et malgré tout, constamment, cette Eglise se dresse face aux abus et autres maux socio-politiques en RDC. Consciente du fait que le régime était devenu l’obstacle majeur à la recherche de solutions viables au Congo, la hiérarchie catholique a engagé une campagne audacieuse près de ses membres et de la société: Telema[26] ! On a donc là un cadre général qui éclaire l’étape spectaculaire actuelle de l’irruption des forces catholiques dans le champ politique, face à J. Kabila.


L’initiative des marches des chrétiens était le fait du Comité laïc de coordination[27], [CLC]. Malgré l’interdiction des manifestations par le pouvoir, les rassemblements et les marches du CLC ont eu lieu ! Armés de croix de bonne dimension aux mains telles des boucliers, on a vu des prêtres marcher vaillamment en tête des cortèges comme les croisés[28]. L’exigence principale de cette mobilisation visait l’application véritable de l’Accord de Saint-Sylvestre dont la CENCO était garante, et donc moralement responsable devant l’opinion nationale et internationale. En creux, c’était aussi l’honneur et la crédibilité de l’épiscopat congolais qui étaient en jeu dans la société. Bien que l’interprétation de ces enjeux ne soit pas identique dans l’entendement de tous les évêques, il semble que le mouvement ait pu compter sur le soutien du Vatican. Beaucoup de prêtres sur le terrain ont joué le jeu. Mais était-ce le cas dans toutes les paroisses, en provinces notamment? Redoutant la sévérité de la réaction du pouvoir, certains évêques ont refusé d’appeler à ces manifestations ; d’autres les ont purement et simplement interdites dans leurs diocèses. Un évêque dans le Sud-Kivu, pourtant loin d’être prorégime, disait : « je suis là pour prêcher la résurrection des morts, et non pour exposer les jeunes à la mort… »[29]


Malgré une détermination combative indéniable particulièrement à Kinshasa, vers fin mars 2018, les marches des chrétiens ont été suspendues. Les dirigeants du CLC ont pris soin de prévenir le gouvernement que les marches reprendraient si, au 30 avril, leurs revendications n’étaient pas satisfaites. La capacité de résistance du CLC parait portée par une dynamique ascendante. C’est sans doute aussi pourquoi, tout au long de cette épreuve de force, le pouvoir n’a guère montré de signes de modération ni reculé dans l’usage de la violence et des actes d’intimidation. Cette résistance ne va-t-elle pas s’essouffler ? Ce serait présomptueux de l’affirmer. Car le gisement de frustrations qui nourrit ces actions est loin d’être entamé. Le mouvement pourrait sans doute connaître des yoyos pareils à un volcan dormant ; le mal qui l’entretient reste profond et remonte au loin[30]. Ce qui, une fois de plus, réclame l’accompagnement des Eglises quels que soient les résultats à court terme dans ce qui se joue au Congo.


Marches des chrétiens : plan B des catholiques ?


Quelque temps avant les développements actuels, un certain triomphalisme clérical a voulu faire croire que le mouvement catholique allait faire plier le régime et apporter enfin une solution à la crise du Congo. Dans la diaspora congolaise, on y a vu même le commencement d’un soulèvement populaire tant fantasmé. Après l’échec de l’Accord du 31 décembre 2016, torpillé habilement par le régime, la campagne du CLC paraissait comme le plan B[31], concocté par les pasteurs et les activistes catholiques contre les manœuvres du régime. Toutes tendances politiques et confessionnelles confondues, la population kinoise avait soutenu ces actions. Si des contacts discrets ont pu être gardés avec les partis politiques et les associations, il semble que la concertation avec d’autres Eglises chrétiennes ait été négligée. Qui aurait dû informer qui ? Etait-ce l’affaire des états-majors d’Eglises ou celle de leurs bases ? Dans la mesure où des fidèles et des activistes d’autres confessions, ou des organisations non-confessionnelles, rejoignaient le mouvement, on a cru que cela suffisait. Une importante fédération d’associations protestantes de l’ECC avait rejoint ce mouvement. En même temps, l’ampleur de l’action, dans un contexte saturé, plaçait assurément cette mobilisation à un niveau politique supérieur et fort symbolique. Rien n’était simple, eu égard également à des divergences internes au sein de la CENCO [Conférence épiscopale nationale du Congo] et même parmi les activistes catholiques sur le terrain.


La nomination de Mgr. Fridolin Ambongo[32] dans les fonctions d’évêque coadjuteur de l’archidiocèse de Kinshasa suscite des espoirs. Cet homme d’Eglise au verbe haut, au caractère trempé, un brin fougueux, avait mené avec Mgr Utembi l’essentiel des négociations ayant abouti à l’Accord de la Saint-Sylvestre [décembre 2016]. L’axe patriotique qu’incarne le Cardinal Monsengwo au sein de la CENCO semble avoir des beaux jours, contrairement aux vœux secrets de certains au sein du gouvernement. Sans se laisser instrumentaliser par les forces centrifuges anti-kabilistes, l’épiscopat romain se trouve ainsi au cœur d’une situation complexe. C’est vers lui que l’on se tourne pour des médiations nécessaires, mais c’est également lui qui parait représenter une autorité morale suffisamment reconnue face aux moult dérives du régime ou impasses de l’opposition. Aurait-il une vision propre et des préférences ?


Le voilà enfin, qui incarne un pôle de référence non négligeable, en capacité discrète comme d’influence, incarnant un leadership de crise au dessus des clivages d’appartenances ou des mésalliances ! Devant cette évolution, tenant compte des changements significatifs qui s’esquissent du côté des autres confessions religieuses, la question qui se pose pour ce leadership de fait est, d’un côté, de se méfier d’une posture bilatérale dans la confrontation avec le pouvoir, de l’autre côté, l’intérêt d’une qualité de relations nouvelles avec les autres entités confessionnelles. Ce qui implique une meilleure information sur ce que ces autres forces religieuses représentent, leur fiabilité, ce qu’elles peuvent apporter. Or, des fâcheuses expériences de collaboration avec l’ECC, du temps de Mgr Pierre Marini, ont montré que le régime jouait presque systématiquement les dirigeants protestants contre les responsables catholiques pour arriver à ses fins. Le cas de la nomination du président de la CENI [Commission électorale nationale indépendante] reste un contre-exemple malheureux de collaboration. Des concertations discrètes entre les représentants du régime et ceux de l’ECC avaient abouti à une pré-désignation d’un candidat récusé par les catholiques. Après l’empêchement de ce candidat, Corneille Ngangaa, acharnement soutenu par les dirigeants de l’ECC, prit la place. Réduites à des prête-noms, les étiquettes confessionnelles servent ainsi souvent de couverture aux tractations intenses de nature politicienne, mais aussi aux calculs et marchandages visant des avantages moins avouables.


Les impasses des forces religieuses ?


Le gouvernement accuse la hiérarchie catholique de quitter son domaine et d’empiéter sur celui du pouvoir temporel. Accusations hypocrites, car le régime lui-même compte sur l’allégeance des chefs des Eglises de réveil, sur celle des responsables kimbanguistes ainsi que sur un reliquat de loyauté de certains dignitaires protestants. Aujourd’hui pourtant, du côté protestant, rien n’est plus véritablement garanti. Le départ de Mgr Marini de la direction de l’ECC donne libre cours à un scepticisme grandissant parmi les élites protestantes[33]. La fameuse prédication-réquisitoire du pasteur Ekofo, déjà mentionnée, traduisait assez bien ce contexte de désenchantement. La position de l’Eglise d’en haut parait se rapprocher de l’Eglise d’en bas. Sans pour autant se rallier aux actions programmées par le Comité laïc de coordination des forces vives catholiques. En réalité, du côté protestant, ce moment ressemble à une période grise. Les relations avec le pouvoir ne sont plus tout-à-fait ce qu’elles étaient, mais elles ne se sont pas non plus métamorphosées en une rupture clairement assumée[34]. Beaucoup auraient voulu les voir purement et simplement rompues ou tout au moins marquées d’une bonne distance. Entre la nécessité d’une certaine lucidité et les impatiences de ceux qui, du sein même des Eglises protestantes, réclament un « front commun » des forces religieuses favorables au changement, la liberté de manœuvre pour la « hiérarchie » protestante parait réduite. Le régime semble pour le moment rassuré : du moment que les autorités catholiques et protestantes ne lui paraissent pas pressées de s’unir, sa marge d’action sur ces évolutions ne parait pas compromise.


Il faut néanmoins tempérer ce constat. Depuis les changements intervenus à la tête de l’ECC, les déclarations de ses dirigeants tranchent avec les prises de position d’antan notoirement progouvernementales, voire ouvertement partisanes. Quelque chose a changé. Il en est ainsi de la dernière Déclaration du Comité exécutif national de l’ECC du 19 au 22 février 2018[35]. Les sujets de l’ordre du jour politique du pays sont abordés sans langue de bois, des propositions présentées avec un souci évident de l’intérêt général. Certes, ici et là le ton du document, comme celui de la Déclaration du même Comité de novembre 2017, reste conciliant et donne l’impression d’une pétition des bonnes intentions. Pourtant, indubitablement, des interpellations assez fortes y figurent[36]. Soucieux de contribuer à l’édification d’une société plus juste, les membres du Comité recourent aux Ecritures : « Quand les justes sont nombreux, le peuple est dans la joie », Proverbes 29,2[37], et aux Proverbes 14,34a, « La justice élève une nation ». Ces paroles résonnent en creux comme des avertissements adressés au régime. Vu les circonstances politiques et policières mouvementées du moment, ces déclarations sont passées quasi inaperçues.


Un autre fait significatif, dont les médias n’ont guère parlé. En février 2018, sous la coordination de l’ancien premier ministre Samy Badibanga, le Cardinal Monsengwo et le Pasteur Bokundoa ont adressé une lettre[38] de remerciements au Secrétaire général de l’ONU portant sur la tenue de la conférence internationale des donateurs, face à la situation humanitaire catastrophique en RDC. Les deux dirigeants ecclésiastiques attendaient participer à cette conférence prévue pour le 13 avril. A un mois de sa tenue, le gouvernement congolais a dénoncé la conférence et décidé de ne pas y envoyer ses représentants. Dans la foulée, les associations et institutions de la RDC n’étaient pas non plus autorisées à s’y rendre. Ainsi une action de collaboration concrète entre les plus hauts représentants catholique et protestant n’a pu s’accomplir. L’attitude hostile du gouvernement congolais enragea le célèbre gynécologue de Panzi, le Dr Mukwege. « Nous sommes dirigés par des gens cruels. Ils veulent la disparition progressive de notre peuple… », avait-il confié à un ami, la voix étranglée d’indignation et de consternation. Mais la Conférence aura lieu, débouchant sur des promesses de dons de presque 500 millions de dollars USA ! A l’annonce du résultat, le gouvernement changea subitement d’avis[39], en réclamant d’être associé à la gestion de la donation !


Rapprochement les forces religieuses… ?


Pour beaucoup, l’œil de la spirale du mal qui dévaste le Congo a un nom : Joseph Kabila Kabange. Plus il est contesté, décrié avec haine dans le pays, discrédité au plan régional et international, plus le président de la RDC durcit son pouvoir. Seul contre tous. Si le corps de son personnel civil, militaire et autres agences d’intelligence ne montre pas encore trop de fissures, c’est la communauté nationale qui parait lui avoir largement tourné le dos. « Les Eglises ne croient plus en Joseph Kabila »[40] : un titre révélateur qu’un journaliste français a donné à son article sur l’impopularité qui frappe Joseph Kabila. Le saccage des institutions, le pillage du pays, l’accaparement de ses riches, l’étendue de l’insécurité y compris dans les zones sous l’administration de Kinshasa, l’aggravation de la paupérisation qui pérennise la corruption à un niveau jamais égalé au Congo en particulier pour l’achat des opposants… : le système creuse son implosion, en même temps qu’il fixe les nouvelles règles de la débrouillardise de survie et les enracine dans l’imaginaire collectif.


L’implosion viendra-t-il un jour ? Le renversement du pouvoir est-il concevable ? Ce que l’on voit pour le moment c’est au contraire la radicalisation du pouvoir, profitant il est vrai de la décrédibilisation de l’opposition qui, sans grande combativité, se résigne à suivre un ordre du jour politique déterminé sans elle. Il en est ainsi des élections dont la préparation est contestée de tous côtés, en particulier au sujet des fameuses machines à voter, déjà renommées « machines à tricher » ! Les plus lucides parmi les forces acquises au changement ont préconisé une transition sans Kabila ; aujourd’hui cela ressemble à un agenda intellectuel. La situation a beau rappeler les dernières années de la fin de Mobutu [41], ce qui pourrait aider à relativiser le pessimisme, c’est tout de même le sentiment d’impasse qui prédomine. « Nous avons tout tenté… ». Cet état d’esprit est-il pour autant sûr et définitif ? Regarder cela comme de l’épuisement, ce serait aller vite en besogne.


Comme la dureté de la répression contre les chrétiens l’a démontré, l’hyper-durcissement du régime risque peut-être de se retourner contre lui. Face à un contexte aussi dur, aussi bloqué, des initiatives inédites pourraient se coaguler selon des nouvelles lignes de rapprochement, des lignes inattendues, transversales, voire verticales, entre les plus hautes personnalités religieuses. Mgr Fridolin Ambongo, évêque coadjuteur de Kinshasa, et le pasteur André Bokundoa ont des antécédents sociaux communs dans leurs parcours ecclésiastiques. Parmi les officiels catholiques, on comprend de plus en plus clairement l’importance d’une concertation, loin des quant-à-soi ou de tout triomphalisme particulier. N’est-il pas significatif également que le représentant légal des musulmans ait pris ses distances avec le pouvoir juste au moment où les pressions catholiques montaient d’un cran ? « Pourquoi soutenir un pouvoir qui nous marginalise ? On était mieux traités sous Mobutu Sese Seko »[42] ?


Sans préjuger des mutations que ces positionnements pourraient encore connaitre, on peut constater que seuls les dirigeants kimbanguistes et une bonne partie de responsables des Eglises de réveil semblent constituer un bloc de loyauté dont le régime peut encore revendiquer. Mais pour combien de temps ? Les fidélités dans ce domaine ne sont généralement que positionnements opportunistes en fonction des intérêts. Les Eglises pourraient-elles parler publiquement ensemble à défaut d’agir politiquement de concert ? Face à cette situation difficile, malgré le poids des habitudes, et celui des mémoires, la prise de conscience au travers de maux dont souffre le pays pourrait amener les Eglises à parler de manière concertée. Des exemples existent au Kenya, Afrique du Sud, Nigéria, etc. Elles pourraient le faire tantôt d’une même voix, tantôt séparément avec des nuances propres, mais dans une réelle loyauté fraternelle, comme des partenaires, des « alliés » ; sans qu’aucune d’entre elles ne se sente dans le rôle d’un simple « aligné ». Subissant un entraînement font il n’est dans pas « moteur ».


Parole publique et « parole prophétique »


Il faudrait enfin préalablement différencier ce que l’on appelle « parole publique » des Eglises ou des confessions religieuses de ce que l’on entend par « parole prophétique ».


Quand les entités confessionnelles informent sur ce qu’elles font, donnent leur point de vue sur les questions sociétales, participent au débat dans la société, etc., leur prise de parole est publique. Cette parole intègre le phénomène général de communication en démocratie. Car ici, en principe et par principe, l’espace médiatique n’est pas confisqué par la propagande d’une puissance politique ou d’une idéologie hégémonique. Les Eglises ou communautés convictionnelles restent parties prenantes au vaste champ de communication. Les cultes et autres manifestations religieuses, internes ou extérieures aux murs des communautés, ont également le statut « public », conformément aux dispositions légales qui régissent les cultes dans le pays.


En revanche, il y a un statut que l’on peut reconnaitre à une déclaration particulière, émise par telle ou telle autre communauté religieuse, sur l’évolution d’un pays tel que la RDC ?


Tous les sujets en débat dans la société n’ont ni la même urgence ni la même importance. Le pluralisme seul ne garantit pas les valeurs véhiculées dans le domaine médiatique. Le pluralisme d’opinions n’est pas nécessairement une garantue contre le formatage des esprits sur la manière de comprendre les événements et leurs enjeux. D’autant que dans nos sociétés, il n’est rare que les médiateurs de l’opinion soient eux-mêmes sous diverses influences, politique ou pécuniaire ? Une société peut tomber ainsi sous l’emprise d’un consentement, sans qu’il s’agisse d’une situation autoritaire de propagande ou de contrainte idéologique[43]. C’est ainsi que des groupes dominants, détenteurs des moyens de communication de masse, peuvent imposer une opacité ou un traitement particulier de l’information qui touche au destin collectif. Au Congo les choses arrivent souvent brutalement : on fermeture des chaines de télévision concurrentes ou indociles, les opposants écartés de canaux médiatiques publics, coupure du signal des radios étrangères, etc. La censure n’hésite guère pour frapper Internet et même le téléphone.


Cet état d’esprit s’observe ici comme ailleurs en Afrique : ceux qui ont la charge de l’Etat cherchent avec entêtement à installer des dispositions institutionnelles favorables à leur maintien au pouvoir. Constitution, lois électorales, mesures de restriction des libertés civiles deviennent des nouveaux fronts de lutte. Toute parole de liberté, une simple exigence de justice représente un danger immédiat dans ce contexte hostile à la transparence. La prise de parole par une Eglise ou par une communauté religieuse, quand elle est de cette nature, sera toujours chargée d’une grande valeur symbolique. Simple parole publique, elle peut revêtir des aspirations ou des frustrations collectives.


Lorsque Hold-up électoraux, coups d’Etat constitutionnels, mensonge et duplicité sont assumés comme style d’administration étatique, et que cet Etat offre le spectacle d’une affaire prise en otage par les cercles des privilégiés : c’est alors que la parole publique d’une Eglise se charge d’une autorité autorité qui la dépasse. Insécurité, drames humanitaires, paupérisation des masses abandonnées à leur sort : là aussi, toute déclaration claire d’une force religieuse peut contribuer à maintenir le discernement critique à l’égard du statut quo. Face aux violations des droits humains, aux exclusions sociales de toutes sortes, au déni de justice, à l’envolée des perversions : cette parole coupe court avec les conformismes et fait la différence. Ce qui peut de complaisance peut relancer le courage, assainir le vivre-ensemble. Est-ce cela que l’on appelle « parole prophétique » ?


A temps et à contretemps


Quand des hommes d’Eglise émettent des remarques et des réflexions sur les sujets en débat dans la société [ex. prolifération des armes, travail des mineurs, divorce/remariage, etc.], leur parole, redisons-le, intègre le pluralisme, la confrontation des vues dans la société, en vertu de la liberté d’expression. On ne peut guère parler ici de « parole prophétique ». Si, officiellement, une Eglise choisit de faire connaitre sa position sur un sujet semblable, elle ne le fait pas en tant que contrepouvoir, mais simplement comme une parole publique parmi d’autres dans le champ social. On peut dire qu’il y a là un premier schéma.


Mais si un gouvernement entreprend des réformes qui tendent à modifier les institutions ou qui, de manière inconsidérée, exposent le pays à quelques dangers [ex. déclaration de guerre, bradage du patrimoine économique national, etc.], l’opposition et les autres forces de la société civile ne se priveront pas de parler. Des mises en garde se feront entendre. La voix d’une Eglise, qu’elle soit officielle ou non, aura face à cela une valeur de contre-pouvoir, une sorte de garde-fou nécessaire. Informée par un jugement neutre et juste, cette prise de position tentera de ramener ceux qui ont la charge de l’Etat à respecter les limites de leur pouvoir, à ne pas les outrepasser par des initiatives hasardeuses. Que celles-ci soient intéressées ou non. Dans ce cas, une entité ou une personnalité religieuse pourrait accepter d’incarner une parole critique, agissant ainsi comme un contre-pouvoir, tout en respectant la Constitution. Ce deuxième schéma va plus loin que celui de la critique générale dans le cadre du pluralisme démocratique. Il s’agit d'une vigoureuse protestation, qui peut d’ailleurs se présenter sous forme de propositions alternatives et crédibles. La démarche reste avant tout constructive, même si elle peut présenter une rupture et avoir des aspects de contestation.


Il arrive que le pays soit en proie à une crise de grande ampleur. Par exemple, un coup d’Etat, l’instauration des lois d’exception, des pratiques anti-démocratiques, un traitement particulièrement injuste réservé à une catégorie des citoyens, les violations caractérisées de la Constitution, la perversion des processus électoraux, la banalisation d’inégalités, des formes diverses de chaos, etc. : face à des telles situations assez extrêmes, le témoignage et l’engagement officiels ou non officiels des Eglises, d’associations, de formations syndicales ou politiques revetiront à n’en point douter une portée exceptionnelle. Car le pouvoir ou les forces d’intimidation parallèles tenteront d’imposer le silence et d’empêcher toute opposition. On peut dire que face à des tels cas particulièrement difficiles que le courage de la parole et des actes de résistance vont, eux, également, s’exprimer de façon inédite. C’est habituellement dans ces circonstances que l’on va parler de « parole prophétique » de l’Eglise. Il s’agit d’un troisième schéma qui réclame un discernement à toute épreuve. Et pareillement du courage. En réalité, ce discernement ne vient pas forcément avant le courage, pour l’éclairer et le guider. Au fond c’est l’inverse. Le courage se dote lui-même d’un discernement proportionnel à l’acte qu’il engage. C’est souvent dans ces circonstances de crise que le leadership spirituel est reconnu comme une autorité de recours, sans qu’elle soit jamais recherchée par un chef religieux lui-même ou une institution donnée.


Les considérations qui précèdent n’ont qu’un seul but, éviter que l’expression « parole prophétique », si galvaudée, ne devienne un slogan, une réclamation démagogique, qui entrainerait des Eglises ou des groupements religieux dans des aventures socio-politiques cornaquées par d’autres ambitions. Si l’on veut que les prises de position des Eglises soient autre chose qu’une simple protestation d’effets médiatiques, on devrait comprendre et analyser leur impact social et politique. Les personnalités ou les instances religieuses n’ont pas pour vocation de relayer ou d’amplifier bruits et fureurs de la société, qui bien souvent se dégradent en passions populistes. Eglises et groupements religieux ne sont pas là pour être des canaux de dénonciations de tout ce qui ne marche pas dans l’espace public, comme si elles recherchaient une audience dans l’opinion. Ces postures d’agitateurs et des démagogues méritent même d’être désavouées en certaines circonstances, car la parole et l’action de l’Eglise ne sont nullement fonction du rapport de forces, ordonnées à des intérêts non avouables ou calculs de ruse et d’efficacité. « Protester pour Dieu » et « protester pour le prochain », Oui. Pour autant, parler à temps et à contretemps ne revient pas à « parler à tort et à travers »[44].


Comme l’on montré des exemples d’hommes de foi, Abdelkader ibn Muhieddine, Mahatma Gandhi, Dietrich Bonhoeffer, Marc Boegner, Martin Luther King Jr, Desmond Tutu, Karol Wojtyla [Jean-Paul II] : toute forte parole de courage est également une solide parole d’intelligence et de vision.


Ethique de protestation et éthique de l’engagement


En quelle mesure le protestantisme favorise-t-il une éthique de protestation et de l’engagement ? En ceci que, dans sa démarche, la tradition protestante renvoie chaque individu à sa conscience propre devant Dieu. L’Eglise organisée est là pour que cette personne ne soit livrée à sa solitude. L’Eglise est ainsi au service du croyant et non l’inverse. Elle n’est pas l’instance qui dicte le croire et l’agir obligatoires, valables en toute circonstance et pour tous. L’Eglise ne peut contraindre quiconque dans ses choix spirituels, philosophiques, encore moins dans ses options politiques ou idéologiques. Ce sens de liberté devant Dieu présente une valeur déterminante et fondatrice. Sa portée au plan existentiel est immense. Cette conscience aiguë de liberté devient un critère central pour évaluer un modèle de société compatible avec le protestantisme. L’enjeu de la justice et de la solidarité [lié au sens de la responsabilité] vont de pair avec l’attachement à la liberté. Ces deux autres valeurs sont au cœur de l’éthique protestante, dès lors qu’il s’agit de l’appréciation des institutions et du bien commun. Quelle pourrait être une société « idéale » pour un protestant ? C’est « une vie bonne, avec et pour autrui dans des institutions justes »[45], ainsi répondait Paul Ricœur en une formule lapidaire, combien précieuse, également sous nos latitudes.


Liberté, Justice, Solidarité. Trois valeurs cardinales du protestantisme, qui souvent éclairent et justifient l’engagement des protestants dans la société et le champ politique. Tout régime tyrannique ou despotique comporte toujours des éléments idolâtriques et/ou sacrificiels. L’oppression que ces systèmes déploient est à la fois matérielle, politique, mais pareillement et simultanément symbolique. Cette oppression vise l’annihilation des esprits en même temps qu’elle crée la désolation[46].


Mais que faire lorsque ces situations extrêmes se banalisent, ce qui tend à être la règle au sein de certaines sociétés africaines ? Il ne s’agira pas seulement de dénoncer ces régimes, mais d’y résister avec résolution, avec détermination, de les combattre. Ce combat utilisera d’abord des moyens légaux. Toutefois, ce combat pourrait recourir à d’autres moyens[47]. L’Eglise a-t-elle reçu un mandat pour pareil engagement ? L’Eglise, qui n’a pas vocation de s’impliquer elle-même dans le champ politique, n’a par conséquent rien à revendiquer pour elle-même. Elle a par contre le devoir d’être aux côtés des victimes de l’oppression et mieux encore de leur côté, dans le combat, lorsque les circonstances l’obligent. En réalité, le ministère régulier de l’Eglise est d’accompagner ses membres et toutes les personnes de bonne volonté qui recourent vers elle dans leur détresse. Là où les valeurs essentielles du vivre ensemble sont en jeu, là où prolifèrent le mal et le danger, la parole et les actes d’Eglises ont valeur de sacrement pour défier l’injustice et la résignation. Cette mission est portée par des hommes et des femmes témoins des situations d’iniquité, œuvrant dès lors pour leur changement. Les circonstances particulières évoquées jusqu’ici sont au-delà de la compétition politique pluraliste du cadre démocratique, respectueux de la Loi et des libertés fondamentales. Nous ne sommes pas là dans le simple schéma de conquête et de préservation du pouvoir, qui vient à l’esprit s’agissant de l’action politique. Il faut bien le souligner.


En effet, lorsque les atteintes à la Constitution se répètent, et que les coups de force, ou l’arbitraire s’érigent en méthodes de gouvernement, l’Eglise ne pourrait s’arcbouter fébrilement sur sa sagesse supposée, comme sur un appui de confort ; elle ne devrait pas se dissimuler derrière un principe de neutralité extérieure à la crise et aux menaces en cours. Au contraire, c’est au travers de cette violence même que se trouvent une réactualisation risquée de son témoignage et le cœur de sa justification. Il ne lui suffira pas d’invoquer la bonne maxime kantienne visant l’universel comme critère de sa pensée ou de son acte. Cela ne lui sera d’aucun secours. Il ne suffira pas non plus qu’elle trouve un accord préalable entre la fin [bonne] et les moyens d’y parvenir[48]. Le choix entre une éthique de protestation et une éthique d’engagement aura sans cesse le caractère d’une tension assumée. Du reste, ce choix rejoint la distinction que pose Max Weber entre l’éthique de conviction et celle de responsabilité.


A quoi servirait d’honorer à tout prix ses convictions lorsque ce qui est juste et salutaire pour autrui sont en danger ? La complexité des situations et les urgences conduiront bien souvent les Eglises à consentir une éthique de compromis par rapport aux principes qui guident une déclaration forte et des actes qui en découlent. Toutefois, quelle que soit la voie qui s’impose, on veillera toujours à ce que les solutions envisagées ne soient pas pires au regard du mal dont on veut se libérer ou de la situation que l’on cherche à redresser. Qu’en est-il de l’engagement individuel des membres des Eglises dans la résistance ? Sur ce point, le protestantisme n’ayant pas, fondamentalement, un statut clérical particulier pour les ministres religieux, on peut pas dire que l’engagement politique est une affaire des « laics ». Cette note est importante. Laïcs ou pasteurs, chacun est concerné en son âme et conscience devant à la fois un « que faire », comme à un « comment faire » ?


Chacun endosse ainsi ce questionnement dans un discernement au cœur d’une urgence, que rien ne pourrait ni excuser ni différer. Rien ni personne ne saurait se substituer à un autre. Et à proprement parler, l’Eglise n’est pas ici une médiation entre le croyant et son Dieu. Il faut le rappeler, elle se tient là au contraire comme une servante. Elle ne prend ni la place du fidèle ni celle du Christ. Si une décision synodale peut représenter une autorité symbolique, apporter un soutien aux forces vives mobilisées, elle n’aura jamais pour autant le caractère d’une fatwa. Car seul le Saint-Esprit est à la fois le Guide des consciences individuelles et, dans l’Eglise, le référent secourable des grands actes collectifs. Ces principes sont habituellement des repères structurants de l’ecclésiologie protestante. C’est donc du sein même de l’Eglise, face à la société et à la faveur d’un moment historique singulier, qu’une femme ou un homme peut prendre la parole parce qu’autorisé par une autre « parole », la Parole de vie et de liberté qui lui fait loi. « Protester pour Dieu » et « protester pour le prochain » sont à ce prix. Ce n’est donc pas par décret que l’on devient une communauté « prophétique ». Ce n’est pas non plus par activisme de circonstances ou à la faveur des pressions sociales : la foi en Christ est une puissance libératrice face à l’oppression, une énergie qui alimente les positions de l’obéissance désintéressée pour construire les structures de justice, de paix et de reconnaissance mutuelle. Toutefois, ce positionnement renvoie à quelque chose de bien plus intolérable encore.


L’inacceptable, une affaire théologique


Si seulement tout le peuple du SEIGNEUR devenait un peuple de prophètes [Nombres 11,20]! Indépendamment de leurs traditions confessionnelles, aucune Eglise chrétienne ne saurait être « prophétique » en dehors de cette admirable promesse, qui nous vient de loin. La hardiesse, le courage de dire Non, inversement l’enthousiasme contagieux permettant également de dire Oui, viennent du Souffle de Dieu. C’est ce Souffle qui suscite les prophètes au service de la justice, des idéaux de vérité et d’amour. Clerc ou laïc, chrétien de base ou chef ecclésiastique : tous sont concernés par la même promesse.


L’engagement devient dès lors une urgence ; en chaque conscience bout un appel comparable à celui d’Ezéchiel : « Fils de l'homme, je t'établis comme sentinelle sur la maison d'Israël. Tu écouteras la parole qui sortira de ma bouche, et tu les avertiras de ma part. » [Ezéchiel 3,17], mais aussi la force de cette interpellation : « [… ] que le droit jaillisse comme les eaux et la justice comme un torrent intarissable ! » [Amos 5,24]. En vérité, cette vocation est intimement liée à l’ascèse spirituelle de l’Eglise elle-même. Par sa force intérieure, toute Eglise repose ainsi sur une forme d’introspection permanente. Elle doit rendre compte sans cesse de ce qui la pousse ou de ce qui la retient. Aucune hypocrisie institutionnelle ou erreur de jugement ne saurait l’exonérer dans cette discipline. Face à l’inacceptable, c’est de l’intérieur d’elle-même que toute Eglise devrait se sentir atteinte dans l’intime de son appel.


Un jour, le Dr. Denis Mukwege s’est adressé aux Eglises protestantes par ce cri déchirant : Le peuple se tourne vers l’Eglise comme vers un juste, « il attend de l’Eglise une orientation, une attitude différente de celle de ses bourreaux. »[49] Il ajoutait : « Alors que la Constitution nous garantit des droits, nous vivons dans la disette totale et la résignation. L’Eglise ne doit pas se taire car son avenir dépend de la vie de la cité. »[50]


Nous le rappelons et insistons : il n’est pas nécessaire qu’une Assemblée générale, un Synode ou un autre organe de décision protestant s’engage officiellement dans la lutte pour plus de justice, ou contre l’inacceptable, afin que la base de l’Eglise suive. Cette manière de voir n’est pas constitutive en protestantisme. C’est l’inverse qui se produit le plus souvent : c’est parce qu’un mouvement mobilise sur une cause juste que les instances représentatives et ceux qui les animent sont conduits à des nouvelles orientations. Et quand bien même les déclarations seraient publiquement proclamées, si l’ « Eglise d’en bas » ne persévère pas dans sa combativité, les appareils ecclésiastiques se satisferont du statu quo, tout en émettant, en privé ou en public, des discours plus ou moins critiques, mais dépourvus d’impact sur les évènements et somme toute accommodants.


La capacité de protestation ou d’indignation d’une Eglise devant l’intolérable politique, sociale, humanitaire, économique ou sécuritaire n’est pas une posture ou un comportement d’affichage extérieur.


Une Eglise qui cultive une éthique de distance à l’égard des codes et des pratiques de son environnement ne le fait jamais pour se distinguer. Mais pour témoigner d’autres valeurs qu’elle juge déterminantes pour le vivre-ensemble comme pour le salut de la société elle-même. L’Eglise est aussi là comme un signe posé d’une altérité, d’une utopie, qui inspire des avancées désirables et, au besoin, qui assume des ruptures nécessaires au sein de la société. La capacité de protestation ou d’indignation d’une Eglise ne saurait se ramener à une sorte de chasuble que porterait une institution pour sa respectabilité, son influence ou tout autre intérêt face à la société.


Quand une société est livrée à une telle mort en vrac, et que la brutalité policière atteint les sommets du monstrueux, que la paupérisation et le chaos deviennent des techniques de gouvernance pour figer tout un peuple dans le désarroi et l’impuissance ; lorsque l’élite sociale est rongée par un mal si profond, et que l’avenir de toute une nation ressemble à un cauchemar, alors la parole et les actes déterminés des hommes et de femmes se réclamant des valeurs de la Bible doivent contribuer, sans atermoiements ni calculs, à l’abolition des structures de l’iniquité et de mort.


Une Eglise n’est pas reconnue ou respectée pour ce qu’elle dit ou fait, mais par le respect qu’elle-même maintient vis-à-vis de ses propres principes et par le sens qu’elle sait accorder à son engagement. C’est là que réside toute son autorité morale et « politique ». Car, en vérité, c’est envers son Seigneur que l’Eglise est engagée. De ce fait, son champ de liberté est d’autant plus élargi ! Elle ne revendique rien pour elle-même. Et du coup, dans ce même mouvement, elle se comprend pareillement engagée envers les multitudes d’opprimés et des victimes, qui sont nuit et jour écrasées par les puissants et les possédants. Et l’Eglise comprend enfin que son engagement « politique » est un défi théologique, car la toute-puissance ici à l’œuvre ne peut subjuguer les esprits, accomplir de telles abominations, qu’en se prenant pour « dieu ». Cette « divinité » politique, financière ou diplomatique, qui défie Dieu. Protester pour Dieu, protester pour les humains si humiliés…, c’est une manière de professer sa foi. Loin d’être une pétition de bonnes intentions, une bravade pieuse, mais bravade quand même, cette compréhension a conduit à la fin du 20e siècle grandes familles confessionnelles protestantes à recourir au status confessionis ; elles ont vigoureusement dénoncé l’apartheid, et simultanément combattu par un programme ad hoc ! Malgré incompréhensions, remous et ruptures…


En vérité, si l’Eglise ne doit pas se taire, ce n’est pas parce que « son avenir dépend de la vie de la cité », mais avant tout pour ne pas déconsidérer sa raison d’être, le sens de son unique espérance.


Notes


[1] Du latin sur le radical « testari » (témoigner, attester, etc.). Avec le préfixe pro- « devant, en avant », protestari : « déclarer hautement, protester, affirmer; attester, témoigner », testari signifiant « témoigner », attester. Protestari signifie donc littéralement : affirmer avec certitude.

[2] Respectivement des déformations de « Mission » et d’ « English » dans les langues locales.

[3] Littéralement, « ceux qui contestent, qui reviennent à la charge… » dans un débat ou une conversation.

[4] Bien que l’Etat indépendant du Congo [EIC] fût pensé comme un territoire ouvert à tous les pays signataires de l’Acte de Berlin, en vue d’un marché libre, l’occupation effective et l’administration du Bassin revenaient à Léopold II, roi des Belges. L’Acte général de Berlin définissait en même temps les droits et les obligations de l’EIC. Lorsque les agents de l’EIC outrepassèrent ce cadre et traitèrent les populations indigènes avec une grande cruauté, ce sont les missionnaires protestants qui dénoncèrent ces exactions et le mouvement contribua à la chute de l’EIC. Léopold II perdit le Congo au profit de la Belgique.

[5] A ne pas confondre avec l’usage actuel de ce même qualificatif qui désigne les protestants marqués par une lecture littéraliste des Ecritures, attirés par le prosélytisme, accessoirement méfiants vis-à-vis du catholicisme et des autres religions. Ces protestants « évangéliques » d’aujourd’hui ont une tendance conservatrice assez prononcée en matière des mœurs et de positionnement politique. Cf. notamment les USA.

[6] Le protestantisme comporte un ADN « démocratique » dans ce sens qu’il est essentiellement lié au pluralisme. Dans l’espace public, la démocratie est la traduction du débat politique dans les institutions. Il faut alors poser ici une différence entre « démocratie » comme régime politique et démocratie comme « culture démocratique ». Le protestantisme favoriserait également l’éclosion d’une société ouverte de grande mobilité sociale ; cf. Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique. [T.1et 2], et en particulier sur l’individualisme influencé sans doute par l’esprit du protestantisme.

[7] Jules Marchal, E.D. contre Léopold II, L’histoire du Congo, [1900-1910], L’Harmattan, Paris, 1996.

[8] A l’époque, il n’y avait pas encore Amnesty international ou Human Rights Watch. La Campagne orchestrée par Edmond Morel en Angleterre comprenait des sections dans le monde occidental d’antan, en particulier celle des USA. Cette section avait la particularité d’être directement informée par les missionnaires presbytériens sur le terrain à Luebo et dans les environs. Parmi ces missionnaires un afro-américain du nom de William Sheppard, mais aussi le Rev. William M. Morrison. Cf. Biographie coloniale belge, T.IV, Bruxelles, 1955. Sur l’engagement des missionnaires protestants dans la campagne anti-léopoldienne, voir en particulier David Lagergren, Mission and State in the Congo, a strudy of the relations between Protestant Missions and Congo Independent State autorities with spécial reference to the Equator district, 1885-1903, Almquist & Wiksells, Upsalla, 1970.

[9] Ce fut incontestablement le cas du kimbanguisme, voir à son sujet Suzan Ash, Eglise du prophète Simon Kimbangu, Karthala, Paris, 1983. Dans les années qui ont suivi la prise du pouvoir par Mobutu, cette Eglise a vivement nourri le rêve de devenir l’Eglise d’Etat au Congo. Et de fait, le régime mobutiste a soutenu les dirigeants kimbanguistes et protestants dans le but d’affaiblir l’influence du catholicisme dans la société.

[10] Sur ce sujet, voir entre autres A. Mbembe, Afriques indociles. Christianisme, pouvoir et Etat en société postcoloniale, Paris, Karthala, 1988, p. 176.

[11] Jean François Bayard, « Les Eglises chrétiennes et la politique du ventre, le partage du gâteau ecclésial », Politique africaine, http://politique-africaine.com/numeros/pdf/035003.pdf

[12] Kä Mana, Christ d’Afrique, Karthala, Paris, 1994, décrit un portrait parmi les évêques zaïrois en vue.

[13] Philippe B. Kabongo-Mbaya, Eglise du Christ au Zaïre, formation et adaptation d’un protestantisme en situation de dictature, Karthala, Paris, 1992.

[14] Tandis que le cabinet du nouveau président de l’ECC se fendait de communiqués assez invraisemblables, qui se plaignaient de la disparition d’Ekofo, suggérant presque qu’il avait pu être enlevé, l’intéressé était déjà aux USA, grâce à la représentation de ce pays en RDC et à la Monusco. J’ai personnellement eu un entretien avec lui le lendemain de son célèbre prêche. Il se sentait en danger. Sa femme encore plus.

[15] Au cours du même entretien, Ekofo s’étonnait de remous provoqués par son sermon. Matata Mponyo, un ancien premier ministre de Joseph Kabila, avait téléphoné le pasteur Ekofo pour le féliciter de sa forte prédication, dont le style et la conviction lui rappelaient d’autres de ses prêches entendus dans les mêmes circonstances officielles à la cathédrale protestante de Kinshasa. Ekofo ne comprenait pas que sa prédication du 16 janvier ait trouvé un tel écho. Il ne prenait pas suffisamment en compte les événements du moment. Le régime venait de réprimer dans le sang la contestation des catholiques, y compris à l’intérieur des églises. La tension était à son comble. Ce contexte a été déterminant et a donné une amplification considérable aux propos du pasteur Ekofo, qui résonnaient comme un formidable réquisitoire politique !

[16] C’est peut-être en RDC que le nombre d’évêques, prêtres et religieux (ses) assassinés dans les circonstances politiques est le plus élevé de toute l’Afrique.

[17] Cf. note 22 ci-dessous.

[18] François Luyeye Luboloko, Le Cardinal J.A. Malula, un pasteur prophétique, Jean XXII, Kinshasa.

[19] Plus que modéré durant les heures sombres de la Conférence nationale souveraine, montré du doigt au sein même de son archidiocèse comme un mobutiste notoire, Frédéric Etsou devint intraitable à la prise de pouvoir par l’AFDL au Congo. Lors de la crise électorale qui opposa durement Joseph Kabila et Jean-Pierre Bemba, il prit position pour Bemba et dénonça dans les termes véhéments l’emprise des « étrangers » dans le pays. Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A9d%C3%A9ric_Etsou. Nommé au bureau de la Commission électorale indépendante, le professeur Ngoy Boliya, recteur de l’Université protestante au Congo, censé représenter la région de l’Equateur dans ces combinaisons ethno-régionales, trouva le moyen de se brouiller avec Jean-Pierre Bemba, challenger de J. Kabila. Tandis que le Cardinal F. Etsou soutenait de fait J.P. Bemba, le pasteur Ngoy Boliya le lâchait. Marini, Ngoy et d’autres encore, pour des raisons différentes, s’étaient rangés derrière J. Kabila. Une fois encore les positionnements opposés de représentants catholiques et protestants parurent comme une rivalité indépassable !

[20] Au moment même où le catholicisme traversait des conditions difficiles face à la radicalisation de l’idéologie mobutiste, Mgr. T. Tshibangu Tshishiku entreprit d’écrire une petite autobiographie pour ses quarante ans. On y trouve cette phrase éloquente : « J’ai été […] été amené à choisir ce titre [Eglise et Nation] par le contexte actuel de notre pays où l’Eglise est amenée à s’interroger sur sa position dans la société Zaïroise (sic) et le rapport de ses institutions avec celles de la société globale.» Malgré les incertitudes de cette période, la conscience de l’ambition de l’Eglise n’est pas perdue de vue. Tshibangu T., Eglise et Nation, Itinéraire spirituel d’un africain de ce temps, Ed. St. Paul-Afrique, Kinshasa, 1974, p. 8.

[21] Cf. Ignace Ndongala Maduku, Religion et politique en RD Congo, Karthala, Paris, 2016, qui offre une vue d’ensemble sur le sujet.

[22] Dans sa célèbre encyclique Populorum Progressio, Paul VI déclare : « […] Experte en humanité, l'Eglise, sans prétendre aucunement s'immiscer dans la politique des Etats, "ne vise qu'un seul but: continuer, sons l'impulsion de l'Esprit consolateur l'œuvre même du Christ venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, pour sauver, non pour condamner, pour servir, non pour être servi". Populorum Progressio, § 13. Un commentateur catholique précise : « Depuis des siècles, l’Eglise est « experte en humanité » (Paul VI). Cela signifie que toutes situations humaines dans lesquelles les hommes et les femmes se trouvent impliqués l’intéressent, et que l’expérience accumulée par la sagesse des chrétiens peut éclairer, hier comme aujourd’hui, notre vie en société. » D’aucuns décèleraient dans cette conviction un relent de chrétienté. L’Eglise romaine aurait-elle le monopole de la sagesse humaine ? Comment, en effet, soutenir pareille présomption autrement que comme un plaidoyer pro domo ? C’est pourtant sur cette base que s’expliquent et l’ouverture et les engagements du catholicisme envers le monde.

[23] Le Cardinal Laurent Monsengwo avait développé ce concept de « service politique comme une forme de charité » dans sa leçon doctorale lors de la réception de son titre de Docteur honoris causa à l’Institut catholique de Paris, le 26 avr. 2013.

[24] Mêlant le sarcasme à l’hypocrisie, Paul Kagame n’a cessé de le marteler. Cf. CongoForum, 5 mai 2018. Les voisins brazzavillois et angolais n’en pensent pas moins.

[25] Voir Jean François Bayard, « Les Eglises chrétiennes et la politique du ventre, le partage du gâteau ecclésial », Politique africaine, déjà cité.

[26] Ce mot d’ordre, qui signifie Débout, fut lancé par Mgr. Utembi, président de la CENCO lors de la 4è session de celle-ci. Il deviendra le nom d’une organisation de jeunes « Telema Ekoki », « Débout, ça suffit » destinée à défendre les acquis de l’Accord de saint-Sylvestre. https://telemaekoki.com/2017/11/27/

[27] Le CLC semble être une continuation de l’engagement du Groupe Amos, dont Thierry Nlandu était déjà, avec l’Abbé Josée Mpundu, l’un des principaux animateurs.

[28] Vers quelle conquête avançaient ces « nouveaux croisés » ? La libération du Congo devenue une cause pour la foi ? Sur des vidéos, on a vu aussi des meneurs du parti au pouvoir exhortaient leurs partisans à lyncher les prêtres. «…les lieux de culte ont été envahis par les soudards, les tabernacles souillés et les abbés arrêtés, comme aux temps immémoriaux où les chrétiens étaient massacrés dans les amphithéâtres des païens, il y a plus de deux mille ans ! » Cf. https://telemaekoki.com/2017/12/31/telema-ekoki Les amalgames et les passions dessinaient ainsi un climat digne de « guerre de religions ». On peut comprendre que certains milieux protestants se soient gardés de jeter l’huile sur le feu.

[29] Je cite de mémoire un propos capté sur RFI [Radio France International].

[30] Pour s’en convaincre, il suffit de regarder Kinshasa makambo de Dieudonné Hamadi, un documentaire congolais tout à fait révélateur de l’indocilité civile, de la rébellion farouche des jeunes congolais, contre le régime de J. Kabila. http://www.rfi.fr/hebdo/2018427-kinshasa-makambo-cinema-rdcfrance-crise-electoral-dieudonne-hamadi

[31] C’est en tout cas ce qu’affirmait Colette Braeckman, journaliste au Soir de Bruxelles, sur une vidéo. Elle le dit avec nuance dans son « Carnet » : « Combien seront-ils à marcher dans les rues de Kinshasa ? Est-ce le fameux « plan B » que l’Eglise catholique menaçait de mettre en œuvre si les accords de la Saint Sylvestre n’étaient pas appliqués ? » http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/page/4/

[32] Pour un aperçu du cursus de Mgr F. Ambongo : http://www.jeuneafrique.com/mag/529534/politique/rdc-fridolin-ambongo-un-archeveque-rebellea-kinshasa/

[33] Trois courants semblent structurer le rapport de forces dans les instances de l’ECC. Celui des élites universitaires, principalement des professeurs de théologie, mais aussi des cadres laïcs et pastoraux soucieux du changement. C’est ce camp qui l’a emporté au dernier Synode national et permis l’élection du professeur André Bokundoa en remplacement de Marini Bodho. Celui-ci cependant conserve des amis au sein du Comité exécutif national : ce sont eux qui forment un clan épiscopal, composé de « Messeigneurs » et autres évêques, jadis habitués aux privilèges protocolaires et autres avantages dans l’Eglise. Ce clan symbolise une sorte de féodalité cléricale, qui tient à une perpétuation d’un pouvoir hiérarchique à la manière catholique. C’est à ce camp que s’oppose ouvertement le groupe des universitaires et intellectuels de l’ECC. Il y a enfin le reste de dirigeants, notamment dans l’arrière-pays, qui tantôt soutient tel camp ou tel groupe au gré de ses préférences ou intérêts. Le clan épiscopal regroupe en son sein des éléments les plus proches du régime en place et qui œuvrent pour des « bonnes relations » avec lui.

[34] Quelques jours après l’élection du pasteur André Bokundoa à la tête de l’ECC, les services de la présidence de la République n’ont cessé de le solliciter pour un rendez-vous avec le chef de l’Etat. Cette rencontre a eu lieu peu de temps avant l’installation liturgique de Bokundoa dans sa charge. Les seules indiscrétions ayant filtré faisaient état de l’instance appuyée de Joseph Kabila sur le fait qu’il était lui aussi protestant… Sous-entendu en droit de mériter le soutien de ses coreligionnaires face aux catholiques. Pareille revendication n’avait-elle pas clairement une visée stratégique dirigée contre l’épiscopat romain ?

[35] Déclaration du Comité exécutif national de l’Eglise du Christ au Congo, tenu du 19 au 22 février 2018. Un texte de bonne tenue, dont on n’était pas très habitué du haut clergé protestant !

[36] Ainsi : « Etant témoins de manifestations organisés par nos compatriotes pour réclamer l’application intégrale de l’accord de la Saint Sylvestre du 31 Décembre 2016, nous avons observé les cas de violence et de pertes en vie humaines. La liberté de manifestation étant garantie, sur pied de l’article 26 alinéas 1 de la Constitution de notre pays, l’Eglise du Christ au Congo déplore d’une part le non-respect des procédures légales dans l’organisation des dites manifestations et d’autre part, la répression disproportionnée des forces de sécurité. » Cf., Déclaration du Comité exécutif op.cit. Pareille interpellation était proprement inimaginable du temps où le pasteur Marini dirigeait l’ECC. Ces propos ont tout de même manqué une chose : l’expression explicite de compassion envers les familles qui avaient perdu des leurs comme envers les victimes de cette sanglante répression. Cela d’autant plus que certains corps ont été confisqués par la police. C’est le cas de celui du jeune Rossy Mukendi Tshimanga, maître assistant à l’université, activiste des Droits de l’homme et combattant pour la démocratie. Il a été assassiné à bout portant sur le seuil d’une église de Kinshasa. Depuis, il est devenu un Steve Biko du Congo.

[37] La Traduction œcuménique de la Bible [TOB] donne de ce verset une connotation plus politique : « Quand les justes ont le pouvoir, le peuple se réjouit ; mais quand c’est un méchant qui gouverne, le peuple gémit. ». Le président de l’ECC, André Bokundoa, est par ailleurs un bibliste universitaire, professeur du Premier testament à l’Université protestante au Congo. Ecartant cette version de la TOB au profit d’une autre traduction, proche de la Bible en français courant, il a manifestement opéré un choix. Or, ses collègues du CEN sont allés encore plus loin. Ils n’ont retenu que la première partie du verset 2, tronquant sa suite qui dit : « quand c’est un méchant qui gouverne, le peuple gémit. ». La sagesse des certains membres du CEN cachait mal un souci consistant à ménager des intérêts particuliers ou des liens avec le pouvoir.

[38] Lettre du Révérend Dr. Bokundoa-Bo-Likabe et du Cardinal Monsengwo Paninya L., avec comme troisième cosignataire, Honorable Samy Badibanga, adressée Monsieur Antonio Guterres, Secrétaire général des Nations unies, datant du 21 février 2018, Kinshasa, Archives du Secrétariat de l’ECC, Kinshasa Gombe. L’initiative supposée de Samy Badibanga dans ce projet mériterait plus d’éclairage encore. La rumeur l’impliquait dans une affaire obscure à l’origine du soulèvement des miliciens de Kamuina Nsapu au Kasaï. Or, comme l’on sait, cette crise a entrainé un énorme drame humanitaire en déshérence face auquel l’ONU cherche à agir. Sur le phénomène Kamuina Nsapu, cf. http://webdoc.rfi.fr/rdc-kasai-violences-crimes-kamuina-nsapu/chap-01/index.html ; Bruno Kasonga Ndunga Mule, Le phénomène Kamuina Nsapu, Edilivre, Paris, 2018 ; la CENCO avait alerté l’ONU sur le drame humanitaire au Kasaï, cf. http://cas-info.ca/degradation-de-lasituation-humanitaire-en-rdc-la-cenco-appelle-lonu-a-agir-durgence/ ; voir aussi : https://blog.courrierinternational.com/afrikarabia/2017/09/27/kasai-rdc-une-des-pires-crisedes-droits-de-lhomme-au-monde-selon-lonu/ ; enfin sur l’urgence humanitaire : http://www.gofundme.com/urgence-kasai

[39] Cf. La Tempête des tropiques du 19 avril, citée longuement dans la Revue de la Presse congolaise, www.CongoForum.be, qui rend compte de l’ampleur des manœuvres politiciennes et de la polémique qu’elles ont suscitées. Voir aussi sur le même sujet, Colette Braeckman, Le carnet de Colette Braeckman, 18 Avril 2018, http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/

[40] Joan Tilouine, Le Monde, Les « Eglises ne croient plus en Joseph Kabila », du 4 avril 2018. Ce que l’auteur renseigne des positions de Mgr Milenge Mwenelwata est instructif.

[41] Thierry Vircoulon, « Le consensus de corruption, horizon indépassable de l’histoire congolaise », Le Monde du 16 fév. 2018. Une analyse stimulante sur l’histoire politique congolaise. Cette interprétation interroge quand même. Cette histoire se répète-t-elle aussi manifestement, comme si elle était investie par un démon implacable, immortel, nommé « corruption » ? L’étude ne s’intéresse guère aux singularités respectives de chacune des périodes politiques mises en comparaison.

[42] Joan Tilouine, op.cit.

[43] Les travaux d’Edward S. Herman et Noam Chomsky, La Fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie, Agone, et de Jacques Ellul, Propagandes, Armand Colin/Economia, Paris, 1961/1990, comme La Parole humiliée, Table ronde, Paris, 2014 restent parmi les ouvrages classiques pour comprendre ce phénomène.

[44] L’une des grandes qualités d’Etienne Tshisekedi résidait dans le fait qu’il savait parfaitement quand se taire et quand prendre la parole dans l’arène politique. Il avait horreur de parler pour réagir, mais cherchait à ce que sa parole comme son silence soient une modalité d’une action décidée.

[45] Citation rappelée par Jean-Louis Schlegel, cf. https://www.franceculture.fr/conferences/revue-esprit/paul-ricoeur-penseur-des-institutionsjustes

[46] Au sens courant du terme, mais en premier lieu selon la signification que Hannah Arendt accorde à ce mot quand elle décrit la condition de l’individu écrasé par l’impuissance et l’isolement, qui lui ôte toute chance d’être sujet de sa liberté. Cf. Le système totalitaire, coll. Points, Seuil, Paris, 2005, p. 305-312.

[47] Aux débuts des guerres de religion en Europe, la tradition réformée calviniste, en Ecosse comme en France/Suisse a développé une théologie de la dissidence, allant jusqu’à préconiser l’élimination du tyran. Les partisans de cette doctrine sont connus sous le nom de « monarchomaques ».

[48] Principe moral cher à l’éthique de la Non-violence, constamment défendu par Martin Luther King Jr.

[49] Denis Mukwege, Rôle de l’Eglise dans la situation sociopolitique de la RD-Congo, discours prononcé au séminaire des cadres protestants sous les auspices de l’Université libre des Grands Lacs, Bukavu, 13, 14, 15 avril 2018.

[50] Ibid, op.cit.


 
 
 

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